Pour tout savoir sur les oratorios de Haendel et les castrats italiens
Dans un florilège d’arie écrites, traduites ou transposées pour les grands castrats du XVIIIe siècle venus à Londres, Carlo Vistoli, Emmanuelle Haïm et le Concert d’Astrée épatent par leur virtuosité et leur musicalité. Un disque à chérir et à écouter en boucle.
Fondé sur les travaux de recherche du contreténor Lawrence Zazzo, ce fascinant programme se penche sur le rôle joué par les castrats italiens dans la production des oratorios anglais de Haendel. On pense souvent à tort, en effet, que la fin de l’opéra italien à Londres coïncida également avec le départ des chanteurs qui en avaient longtemps été les vedettes. Faux, quand on sait que pendant une bonne dizaine d’années Haendel fut autant actif dans la production d’opéras que dans celle d’oratorios. Rien de plus naturel, donc, que les interprètes engagés pour l’un des deux répertoires aient également été sollicités pour l’autre. C’est ainsi que les grands chanteurs comme Senesino, Carestini et Guadagni, pour ne citer que les plus célèbres, se sont tous illustrés, à un moment de leur carrière, dans des ouvrages composés sur un texte anglais. Si dans les premières années du XVIIIe siècle la langue italienne s’était imposée à l’opéra en raison de la présence à Londres d’interprètes incapables de prononcer et de chanter la langue de Shakespeare, l’utilisation de l’anglais pour l’oratorio ne s’était pas non plus faite sans quelques difficultés. L’anecdote rapportée par James Murray, selon laquelle la phrase extraite de l’oratorio Esther « I come, my Queen, to chaste delights » (Je viens, ma reine, à de chastes délices) avait donné dans la bouche de Senesino « I comb my Queen to chase the lice » (Je peigne ma reine pour chasser les poux), n’est que l’une des plus croustillantes à être venue jusqu’à nous. Dans certains cas, comme par exemple pour certaines reprises effectuées pour le castrat Giovanni Carestini, les airs d’oratorio avaient été traduits en italien – cela est valable ici pour l’air « Piu bella spoglia sarà fral » de la version 1734 de Deborah –, ou carrément réécrits, comme cela fut le cas en 1735 pour les airs d’une reprise d’Athalia. L’air de Joad « Angelico splendor » fait ainsi suite à un récitatif en anglais, tout en reprenant des éléments syncopés du célébrissime « Dopo notte » d’Ariodante que Carestini avait créé quelques mois plus tôt à Covent Garden. Pour ce qui concerne Belshazzar, l’air « Great God ! Who yet but darkly knows » avait spécifiquement été conçu en 1751 pour le castrat Gaetano Guadagni, et il est régulièrement entendu aujourd’hui au sein d’un oratorio initialement écrit en 1745.
Le programme de l’album permet donc de faire alterner un certain nombre d’airs donnés dans des versions soit créées directement en anglais, comme cela fut le cas pour Senesino ou Guadagni, soit traduites, soit spécialement réécrites. Sans doute certaines de ces pages, même si la pochette de l’album ne le précise pas, sont-elles enregistrées ici en première mondiale, comme cela semble le cas des deux airs d’Athalia ainsi que de la version traduite et transposée de l’air « Di Jonathan lo stral portò » de Saul, entendue pour la première fois dans cette langue et dans cette tonalité.
Avec son timbre onctueux, sa virtuosité sans faille et son exquise musicalité, le contreténor italien Carlo Vistoli semble être l’interprète idéal pour rendre à toutes ces pages les honneurs qui leur sont dus. La qualité de sa diction, en anglais comme en italien, est évidemment un atout tout à fait appréciable dans un tel contexte. Rejoint pour les duos d’Esther et de Theodora par la soprano Giulia Semenzato, duos autrefois créés par les sopranos italiennes Anna Strada del Pò et Giulia Frasi, il apporte toute son italianità à des pages dont on a longtemps cru qu’elles étaient la propriété et l’exclusivité des contreténors anglo-saxons qui s’y sont illustrés. L’accompagnement des musiciens du Concert d’Astrée, placés sous la direction de leur cheffe Emmanuelle Haïm, est un pur enchantement, que l’on espère retrouver bientôt dans d’autres réalisations. Un gros travail reste à faire sur les très nombreuses reprises du vaste corpus des oratorios haendéliens.
















