Betsy Jolas et les sortilèges de l’orchestre
À l’heure où Betsy Jolas célèbre son centième anniversaire, les hommages discographiques se multiplient. Après le répertoire de chambre de la compositrice chez bastille musique, le jeune label L’A (L’Auditori de Barcelone) poursuit les festivités avec une première monographie orchestrale.

Quatre pièces d’orchestre répondant à des commandes prestigieuses passées à la compositrice entre 2006 et 2021 sont réunies dans cet enregistrement du Barcelona Symphony Orchestra (OBC) conduit par son chef Ludovic Morlot.
C’est à l’occasion de ses 90 ans que Simon Rattle (alors directeur de l’Orchestre philharmonique de Berlin), s’excusant auprès de la nonagénaire de ne pas avoir connu sa musique plus tôt, lui fait une première commande pour juin 2016. Ainsi Betsy Jolas répond-elle avec A Little Summer Suite, soit sept courtes pièces qui s’enchaînent faisant appel, comme dans les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky, à un « thème » de promenade (Strolling). La ligne est sinueuse, qui sourd des graves et qu’elle fait revenir quatre fois sous un habillage différent. L’imaginaire est à l’œuvre au sein d’une écriture orchestrale aussi fluide que transparente, qui se souvient de Webern et sa mélodie de timbres (Klangfarbenmelodie) balayant toute notion de hiérarchie instrumentale. « Le plaisir est la règle », aurait dit Debussy, que nous fait partager l’OBC servi par une qualité de prise de son optimale.
Co-Commande du Gewandhausorchester Leipzig et du Boston Symphony Orchestra, Letters from Bachville (2019) met le cantor et Leipzig au centre du propos. Vagabonde toujours, la musique semble ici obéir à la logique du rêve, à travers la discontinuité du discours et la brièveté des propositions souvent interrompues : clin d’œil, sans doute au zapping… On reconnaît ça et là des bribes de musique du cantor mais d’autres citations semblent émailler ce voyage de l’oreille auquel nous convie la compositrice : un challenge pour le chef et l’orchestre dont la réactivité fait merveille.
Ce devait être la dernière : Latest (2021) est une commande de la Philharmonie de Paris et de l’Orchestre de Paris qui crée l’œuvre en 2023 ; mais on sait que Betsy Jolas vient de terminer un mélodrame à quelques mois de l’anniversaire (5 août 2026) de son centenaire… Le discours semble se déployer au gré des humeurs de la compositrice, entre élan expressif et séquences plus ludiques où prévalent l’écriture solistique et une participation active de la percussion qu’elle sollicite dans toutes ses qualités timbrales et qui lance des signaux. Très personnel est ce geste quasi théâtral qu’elle aime ménager à la toute fin de ses pièces, sollicitant ici la voix des musiciens.
Le titre B-Day (2006) renvoie aux 80 ans de Betsy et aux dix ans du Boston Modern Orchestra Project, deux anniversaires (Birthdays) que la compositrice entend célébrer dans sa pièce d’orchestre commandée par la phalange américaine : l’exercice est tout en finesse, qui consiste à infuser le thème bien connu au sein d’une écriture qui joue avec ses apparitions furtives et ses libres déformations, entre humour et virtuosité, transparence orchestrale et jubilation sonore (avec la voix des musiciens là encore). L’OBC en restitue toutes les facettes avec autant d’élan que de vitalité, célébrant dans toute sa mesure l’art d’une compositrice qui, loin de toute orthodoxie, continue de faire chanter l’orchestre avec une liberté, un amour des timbres et une fantaisie qui n’appartiennent qu’à elle.















