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Traviata et la boule noire à Bregenz

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Bregenz. Seebühne. 14-I-2025. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après la Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. Mise en scène : Damniano Michieletto. Décor: Paolo Fantin. Costumes : Carla Teti. Lumières : Alessandro Carletti. Avec : Marjukka Tepponen, soprano (Violetta Valéry) ; Julien Behr, ténor (Alfredo Germont) ; Vladimir Stoyanov, baryton (Giorgio Germont) ; Angela Simkin, mezzo-soprano (Flora Bervoix) ; Francisco Brito, ténor (Gaston) ; Aaron Godfrey-Mayes, ténor (Giuseppe) ; Michael C. Havlicek, baryton (Barone Douphol) ; Janne Sihvo, basse (Marchese d’Obigny) ; Melissa Sgouridi, mezzo-soprano (Annina) ; Ivo Stanchev, basse (Docteur Grenvil). Chœur (chef de choeur : Benjamin Lack) du Festival de Bregenz, Choeur Philharmonique (chef de choeur : Lukáš Kozubík) de Prague et Wiener Symphoniker, direction : Kirill Karabits

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Grand cru 2026 pour les 80 ans du , toujours attaché à la belle idée d’une programmation conjointe d’un opéra rare et d’un opéra star : après des Voyages de Monsieur Brouček par Yuval Sharon appelés à faire date, signe une Traviata mémorable.

On avait failli croire le metteur en scène italien lorsqu’il avait annoncé, après moult spectacles marquants (Trilogie Da Ponte, Barbier de Séville, Béatrice et Bénédict, Don Quichotte, Cav/Pag…), une Traviata « traditionnelle » et c’est presque résigné que l’on se rendait à ce qui s’annonçait dans l’agenda pléthorique de la dévoyée comme une Traviata de plus. Ce que fut effectivement un premier acte sans autre surprise que celle de voir s’éclater les invités de Violetta dans le lac de Bregenz sur les rives duquel la Dame aux camélias avait emménagé dans les Années folles. Maillots et bonnets de bain 1920 ultra-seyants, boas, paillettes, truc en plumes : rien ne manquait à la fête, pas même les musiciens de la banda tentés eux aussi par les geysers de champagne dressés vers le ciel du jour finissant. On en aurait presque oublié que le décor de (un immense miroir brisé dont les éclats épars sur le plateau donnent d’emblée l’impression que tous dansaient sur un volcan) comme la prime apparition en solitaire de l’héroïne (un autre miroir à la main, jeté à l’eau à la fin du Prélude) avaient déjà entrepris de raconter la tragédie sous l’euphorie.

Presque traditionnel aussi le deuxième tableau avec un des éclats du miroir abaissé à cour pour dévoiler la vie privée d’un Alfredo affairé en contre-haut au rafraîchissement de la peinture du nid où il avait trouvé abri avec Violetta. Un autre avait révélé ensuite à jardin le cabinet d’un médecin examinant longuement la radio des poumons de l’héroïne. D’une grande élégance, les images s’étaient succédées entre la lisibilité parfaite d’une direction d’acteurs très attentive (notamment avec une Annina très présente) et quelques états d’âme vidéographiés sur le miroir éclaté. Hormis l’arrivée aquatique inhabituelle, et à vrai dire un rien gratuite, de Germont père, eau à mi-mollets, on avait eu jusque là affaire à une Traviata qui ne semblait pas devoir faire de vagues sur le lac.

Prêt à se rendre à l’évidence que le metteur en scène, peut-être intimidé par le cahier des charges écrasant du lieu pour cet opéra intimiste, n’avait pas menti, voici le spectateur à point pour se laisser cueillir : au troisième tableau, le sens de la fête franchit un stade, par le biais d’une arène circulaire s’arrachant du sol, transformant le salon de Flora en cabaret. A peine le temps de regretter que ce nouvel espace providentiel ne serve pas davantage de cadre aux échanges houleux entre les deux amants, que la bascule s’opère, de l’attendu au choc esthétique, lorsqu’Alfredo arrachant sa robe de soirée à Violetta en dévoile l’intimité.

Et c’est dans la foulée que le décor de , appliquant un des credo du festival (« la technique doit suivre l’idée et non la contourner »), prend spectaculairement le relais, et aussi tout son sens, s’ouvrant en son coeur pour raconter comment la maladie a brisé le miroir de la beauté. L’Acte III, un des plus beaux jamais vus, est dès lors vécu le coeur au bord des lèvres par une assistance qui retient son souffle devant le lent et monstrueux (même si toujours très esthétique) accouchement imaginé par et , de la boule noire du malheur. Il n’est dès lors plus question de gloser sur la sonorisation (remarquable), sur l’orchestre invisible relayé depuis le Festspielhaus sur des écrans latéraux. L’on sait que l’on vient d’assister (lumières envoûtantes et chorégraphie au cordeau), et malgré le dévoilement calculé de ses batteries, à un spectacle total.

La direction de prend elle aussi son temps pour afficher son ambition, passant, au diapason de la mise en scène, de l’impersonnel au singulier, les deux derniers actes atteignant des sommets de dramatisme. La voix de étonne au début par sa couleur charnue mais les moyens de la soprano finlandaise se révèlent vite parfaitement adaptés aux différentes voix du rôle : Sempre libera est conclu non seulement avec le contre-mi bémol optionnel, mais avec toutes les notes qui conduisent à cet Everest facultatif. Visiblement possédée par la mise en scène, elle affronte non seulement un Germont père de belle stature (, hélas privé de la cabalette de Di Provenza il mar) mais aussi, avec un beau jeu d’actrice, comme brisée dans ses éclats de voix, la maladie de la mort (sans la reprise d’Addio, del passato) tendue par le miroir de Paolo Fantin. Tout aussi flatté par la garde-robe changeante pour les deux héros de Carla Teti, incarne un Alfredo crédible et investi, faisant fi du contre-ut (pas davantage imaginé par Verdi) de la cabalette de Dei’ miei bollenti spiriti au profit d’un Parigi, o cara murmuré, à tirer les larmes. Choeur et comprimarii ad hoc (dont , Docteur Grenvil au relief inhabituellement imposant très en situation ici) complètent cette nouvelle production du qui, une nouvelle fois a su faire rimer populaire avec exemplaire.

Longtemps il fut question du Voyage artistique à Bayreuth, mythique ouvrage d’Albert Lavignac qui donnait l’envie irrépressible de se précipiter (« à pied, à cheval, en voiture, à bicyclette, en chemin de fer… à genoux ») au Festival Wagner. Au vu des admirables réussites récentes du festival autrichien (Don Quichotte par Mariame Clément, Rigoletto et Freischütz par Philipp Stölzl…), il est plus que temps de conseiller à tous le voyage à Bregenz.

Crédits photographiques : © Anja Koehler

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Bregenz. Seebühne. 14-I-2025. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après la Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. Mise en scène : Damniano Michieletto. Décor: Paolo Fantin. Costumes : Carla Teti. Lumières : Alessandro Carletti. Avec : Marjukka Tepponen, soprano (Violetta Valéry) ; Julien Behr, ténor (Alfredo Germont) ; Vladimir Stoyanov, baryton (Giorgio Germont) ; Angela Simkin, mezzo-soprano (Flora Bervoix) ; Francisco Brito, ténor (Gaston) ; Aaron Godfrey-Mayes, ténor (Giuseppe) ; Michael C. Havlicek, baryton (Barone Douphol) ; Janne Sihvo, basse (Marchese d’Obigny) ; Melissa Sgouridi, mezzo-soprano (Annina) ; Ivo Stanchev, basse (Docteur Grenvil). Chœur (chef de choeur : Benjamin Lack) du Festival de Bregenz, Choeur Philharmonique (chef de choeur : Lukáš Kozubík) de Prague et Wiener Symphoniker, direction : Kirill Karabits

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