Kurtág à Salzbourg, tout un univers musical par le Klangforum Wien
Matthias Pintscher et Anna Prohaska font briller la musique de György Kurtág avec un sens du théâtre qui nuit un peu à l’intériorité de ce langage singulier.
1993 : le festival de Salzbourg était en plein bouleversement, pour le second été de la direction de Gerard Mortier. Quelques années à peine après la fin du rideau de fer, Mortier programme une longue série de concerts autour de deux grands compositeurs de culture hongroise, l’un installé depuis longtemps à l’Ouest, l’autre encore peu connu et presque inédit à Salzbourg. Le premier est György Ligeti, le second est György Kurtág (on peut conseiller sans réserve l’enregistrement du concert-portrait consacré à Kurtág, avec un programme soigneusement choisi par le compositeur [Col Legno, 2 CD]).
33 ans plus tard, Kurtág ne se déplace plus, mais le festival lui consacre à nouveau une importante série qui culmine avec cet ambitieux concert du Klangforum Wien dirigé par Matthias Pintscher. La première œuvre du programme est Stèle, non pas l’homonyme grande page pour orchestre de Kurtág reprenant l’effectif de la Deuxième symphonie de Mahler, mais la pièce de Gérard Grisey pour deux percussions. Les percussionnistes sont derrière le public, dans la tribune d’orgue de la Kollegienkirche : ce n’est pas très heureux en matière acoustique, mais cette entrée en matière où le son se cristallise à partir du simple bruit ne manque pas de grandeur.
On se rapproche de György Kurtág avec l’hommage que lui rendit Luigi Nono dans les années 1980, réponse à l’hommage en sens inverse de Kurtág à Nono, œuvre chorale sur des poèmes russes d’Anna Akhmatova et Rimma Dalos. On peut se livrer, sur l’Omaggio a György Kurtág, au petit jeu des différences entre le style des deux compositeurs : l’effectif de la pièce de Nono est réduit (voix, flûte, clarinette, tuba basse), mais l’effet n’est pas loin d’être aussi monumental que celui des chœurs de Kurtág. D’un autre côté, le tempo très lent de la pièce, l’usage crucial de l’électronique, le renoncement au texte dans la partie vocale, voilà qui n’est pas kurtágien. Ce qui l’est, au contraire, c’est ce monde presque fantomatique que crée Nono, cette volonté d’expression qui menace toujours de retomber dans l’aphasie. Puisqu’à Salzbourg l’heure est aux bilans après le départ tumultueux de l’intendant Markus Hinterhäuser, on peut au moins le remercier d’avoir fait vivre tout au long de ses années de direction l’œuvre admirable de Luigi Nono.
Tout le reste du concert est constitué d’œuvres de Kurtág lui-même, avec pour deux d’entre elles la collaboration de la soprano Anna Prohaska, qui a eu l’occasion de travailler avec le compositeur pour son enregistrement des Kafka-Fragmente (avec Isabelle Faust, Harmonia Mundi). Elle chante d’abord les textes d’Anna Akhmatova mis en musique entre 1997 et 2008 : Kurtág met le texte au premier plan, le laisse compréhensible, contrairement à beaucoup de compositeurs de sa génération, Nono comme Boulez. Les poèmes évoquent le souvenir de poètes russes tragiquement disparus, Pouchkine, Alexander Blok, et pour finir Mandelstam, victime directe du stalinisme : Kurtág ne se contente pas de la déploration, il met en lumière toute cette célébration de la vie et de la poésie qu’Akhmatova déploie pour mieux en célébrer la perte.
Mais le chef-d’œuvre vocal de Kurtág, aux côtés des Kafka-Fragmente, c’est certainement le cycle des Messages de feue R. V. Troussova, qui décrit une passion amoureuse et érotique jusqu’à sa catastrophe : Anna Prohaska joue ici encore plus nettement que dans les poèmes d’Akhmatova le jeu du grand théâtre, de manière hélas pas toujours compréhensible pour les spectateurs qui auraient bien aimé qu’on leur permette de suivre les textes de Rimma Dalos, soit par surtitrage, soit en laissant assez de lumière pour pouvoir les lire dans le programme. Même si sa projection paraît étrangement limitée, Prohaska prend toute la lumière, parfois au détriment du dialogue avec l’ensemble : c’est peut-être plus immédiatement parlant, mais on passe un peu à côté de l’essence de l’œuvre, cette voix d’une femme émergeant à peine du néant où elle s’est perdue.
Ce souci de l’effet maximal est tout aussi sensible dans les deux œuvres instrumentales, pièces cruciales de la période hongroise du compositeur : le traitement réussit mieux à … quasi una fantasia … qu’à Grabstein für Stephan. La spatialisation que Nono réalise par l’électronique est ici présente par les groupes d’instruments répartis dans l’espace – la Kollegienkirche ayant des contraintes que des salles modernes comme la Cité de la musique à la Villette n’ont pas. L’infinie délicatesse du piano entouré des percussions piano du début de … quasi una fantasia… tout comme l’explosion douloureuse qui suit ne manquent pas leur effet, et les musiciens du Klangforum, y compris le piano de Johannes Piirto, répondent admirablement aux sollicitations de Matthias Pintscher. La splendeur instrumentale ne s’accompagne cependant pas de cette attention à chaque note qui est si essentielle pour la musique de Kurtág : on gagne en beauté sonore, on perd en profondeur de l’écoute.
Crédits photographiques : © SF/Marco Borrelli
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