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Festival Pablo Casals : le violoncelle au cœur

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Prades. Festival Pablo Casals.
29-VII-2026. Abbaye Saint-Michel de Cuxa. Claude Debussy (1862-1918) : Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur ; Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur ; Sergueï Rachmaninov (1873-1843) : Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur. Jean-Guihen Queyras, violoncelle ; Gabriel Durliat, piano.
4-VIII-2026. Abbaye Saint-Michel de Cuxa. Œuvres de Jean-Baptiste Lully, François Couperin, Élisabeth-Claude Jacquet de La Guerre, Mr. de Sainte Colombe, Marin Marais. Jordi Savall, basse de viole et direction ; Philippe Pierlot, basse de viole ; Xavier Diaz-Latorre, théorbe et guitare ; Lina Tur Bonet, violon ; Eleonora Bišćević, flûte traversière ; Luca Guglielmi, clavecin
8-VIII : abbaye Saint-Michel de Cuxa : Toru Takemitsu (1930-1996) : Requiem pour cordes ; Édouard Lalo (1823-1892) : Concerto pour violoncelle et orchestre en ré mineur ; Antonin Dvořák (1841-1904) : Symphonie n°9 en mi mineur, « Du Nouveau Monde ». Sol Gabetta, violoncelle ; Orchestre du Festival Pablo Casals de Prades ; direction Pierre Bleuse

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De Jean-Guihen Queyras à , d’Anastasia Kobekina à Sol Gabetta, les générations de violoncellistes se croisent et se répondent sur le plateau de Saint-Michel de Cuxa, faisant entendre, chacune à sa manière, la trace laissée par Casals et la vitalité de son instrument de cœur.

Jean-Guihen Queyras et en récital

Soliste lors du concert d’ouverture avec le Concerto pour violoncelle de Schumann et l’Orchestre du Festival sous la direction de , Jean-Guihen Queyras revient le lendemain sur le plateau de Saint-Michel de Cuxa pour un récital aux côtés du pianiste et chef d’orchestre qui remplace au pied levé, et sans changement de programme, Nelson Goerner annoncé souffrant. L’affiche est plus qu’alléchante, réunissant trois chefs-d’œuvre du répertoire dont l’imposante Sonate de , dont la partie de piano est à l’aune du redoutable virtuose qu’était le compositeur.

La Sonate pour violoncelle et piano (1915) de Claude Debussy, qui fait l’ouverture du récital, est une des dernières partitions du compositeur déjà malade, écrite d’un seul jet (à peine dix minutes) et en quelques semaines. Le terme de sonate est à prendre dans son sens étymologique de « sonner », loin du modèle classique du genre. Debussy regarde vers les arlequinades de la Commedia dell’arte et vers les maîtres du passé. Son Prologue au rythme pointé flirte avec « l’ouverture à la française » quand ses deux mouvements enchaînés, Sérénade et finale, semblent le fruit de l’imaginaire fantasque du musicien. Le geste est libre et le temps flexible sous l’archet de Jean-Guihen Queyras, entre sensualité de la ligne, vivacité du trait et vigueur du pizzicato, dans le respect scrupuleux du texte et en étroite complicité avec son partenaire. Le nuancier de couleurs déployé est éblouissant, tirant vers l’effet bruité lorsque l’archet joue sur le chevalet. L’aisance virtuose et la souplesse féline du violoncelliste, en phase avec son pianiste, impressionnent : du grand art !

Écrite en 1934, la Sonate pour violoncelle et piano en ré mineur op. 40 de Dmitri Chostakovitch semble un rien anachronique face à la modernité d’un Debussy. Elle se coule dans le moule académique de la sonate en quatre mouvements tout en maintenant une distance caustique par rapport au modèle. Les deux musiciens ne sont pas longs à nous mettre sous le charme d’un premier mouvement merveilleusement chanté qui déploie ses thèmes au lyrisme éperdu tandis que le rythme-signature du compositeur (deux brèves une longue) menace sous les doigts du pianiste. La synergie du geste opère dans un deuxième mouvement presque hargneux, chostakovien en diable, où l’on sent, dans le jeu des interprètes, ce plaisir d’aller aux limites de leur capacité sonore et virtuose. Le mouvement déclenche les applaudissements et une « surchauffe » pour les deux musiciens qui sortent leur mouchoir alors que la température monte dans une abbaye comble ! Le drame sourd dans un Largo relativement court où le dialogue s’instaure entre les deux parties instrumentales, pianiste et violoncelliste à l’écoute l’un de l’autre dans un discours sensible autant qu’intérieur. L’ironie chostakovienne s’exprime dans toute sa causticité dans un final très enlevé où le piano est conducteur, laissant apprécier le toucher clair et la belle autorité du jeu de .

Des qualités qui se confirment dans la Sonate pour violoncelle et piano – il faudrait peut-être dire pour piano et violoncelle – de , que le pianiste aborde en public pour la première fois. C’est lui qui expose le deuxième thème d’un premier mouvement fleuve où la ligne chaleureuse du violoncelle, tenue de main de maître par Jean-Guihen Queyras, traverse les commentaires et autres échos sonores du piano avec un équilibre que sait maintenir le pianiste très à l’écoute. Les énergies convergent dans l‘Allegro scherzando, là encore conduit par le piano, sorte de « chevauchée fantastique » où le violoncelle doit batailler pour gagner sa place : le thème central est superbe et la sonorité magnifiquement déployée sous l’archet généreux de Jean-Guihen Queyras. Le merveilleux Andante, instant privilégié où fusionnent idéalement les deux sources sonores, constitue le sommet d’expressivité de cette sonate où dialoguent en parfaite sérénité le toucher poétique du pianiste et l’archet sensible du violoncelliste… avant le final fougueux où les deux artistes s’épaulent pour donner à ce dernier mouvement son éloquence et sa brillance.

Jean-Guihen Queyras prend la parole pour saluer la performance de son partenaire (gageons que les deux musiciens se retrouveront pour d’autres aventures) et annoncer leur bis, Après un rêve de Gabriel Fauré, si beau sous l’archet racé de notre violoncelliste.

Du violoncelle à la viole de gambe

C’est celle de (tout juste 85 ans) qui résonne ce soir dans l’abbaye Saint-Michel de Cuxa, aux côtés de ses partenaires du Concert des Nations : un hommage à cet artiste, et légende vivante du renouveau baroque, qui œuvre à sa diffusion depuis plus de soixante ans. C’est la troisième fois, dans l’histoire du festival, que le maître catalan est sur la scène de l’abbaye.

Sous le titre « Les Goûts réunis », le programme fait valoir l’influence italienne au sein du style français au temps de Couperin. Emblématique, avec son mouvement final intitulé Ballet des Nations, la Suite du Bourgeois Gentilhomme de « ouvre le bal », jouée en tutti, avec la guitare baroque de . Avec le fidèle et le clavecin discret de Luca Guglielmi, le maître est en soliste dans des pièces de qui font apprécier la sonorité riche d’harmoniques de sa viole historique à sept cordes de 1697. a repris son théorbe dans les Concerts royaux de François Couperin qui mettent en vedette l’élégant « traverso » d’Eleonora Bišćević que l’on aurait souhaité par moments plus en dehors. Étonnante et bien sonore quant à elle, la Sonate n° 1 pour violon et basse continue (basse de viole et clavecin) d’ sous l’archet de Lina Tur Bonet fait concerter avec bonheur la soliste et la basse de viole très expressive de . En sept mouvements, cette suite italianisante, alliant virtuosité et élégance des lignes, est un des sommets de la soirée. Très réussie également est l’indémodable Sonnerie de Sainte-Geneviève-du Mont-de-Paris de répétant à l’envi les trois notes des cloches de l’ancienne abbaye Sainte-Geneviève et accueillant à tour de rôle les diminutions solistes des trois dessus.

Avec cette voix chaleureuse et touchante qu’on lui connaît, Jordi Savall prend le micro pour présenter et remercier ses interprètes, évoquant cet accident qui l’a éloigné de son instrument durant deux ans et l’a empêché de briller ce soir dans ses solos. On ne saurait lui en vouloir. Une bourrée proposée en bis où chacun est invité à librement improviser referme la soirée dans la bonne humeur.

L’Orchestre du festival

Dos tourné au public, lit un texte de sa plume, une invitation à l’écoute, au silence et à la contemplation, avant de diriger Requiem pour cordes, « musique de deuil et de lumière », selon ses termes, écrite par le compositeur japonais en 1957, en hommage à un ami disparu. La musique déploie ses lignes (alto et violon solos) et ses textures-timbres dans un temps étiré et un halo sonore dont l’acoustique des lieux prolonge l’émotion. L’instant de recueillement est superbe, dans un mouvement parfois sphérique, parfois irisé, et dans un temps suspendu.

Visiblement ému par cette musique avec laquelle il a choisi d’ouvrir le concert de clôture du festival, s’adresse cette fois à l’assemblée pour rendre un hommage fervent au musicien et à l’humaniste que fut Pablo Casals, homme de la résistance et de la transmission dont l’édition 2026 a célébré tout du long la mémoire, avec nombre de violoncellistes au programme.

C’est Sol Gabetta et son Mateo Gofriller de 1730 qui sont sur le devant de la scène pour le concerto de Lalo dont l’interprète s’est fait une spécialité. Exigeant, mal-aimé (aucune cadence ne fait briller le soliste), le concerto n’en recèle pas moins des richesses sonores, entre tension dramatique, dimension narrative et couleurs exotiques : autant de ressources convoquées sous l’archet de la violoncelliste à qui l’écriture du compositeur ne laisse aucun répit. On admire d’emblée la plénitude du son, la rondeur et la richesse du timbre qu’elle sait assombrir (récitatif du début) et illuminer à travers la pureté de ses aigus. La projection du son est toujours entretenue et l’homogénéité de son registre impressionne ; convaincante dans les parties les plus expressives, elle séduit et dégage une certaine sensualité dans le deuxième thème de l’Allegro maestoso. On a parfois l’impression que la soliste dirige l’orchestre tant l’assise rythmique est puissante et l’écoute aux aguets. Dans l’Intermezzo, « l’espagnolade » toute en aspérités est subtilement accentuée, se coulant avec un grand naturel dans le flux orchestral. Non moins exigeant, le troisième mouvement met constamment le violoncelle au premier plan avec un supplément de virtuosité dont se joue notre interprète sans que jamais l’effort se fasse ressentir. La complicité avec Pierre Bleuse semble évidente : la performance subjugue.

Le bis était préparé, renouant avec cette belle habitude de faire chanter sous l’archet du violoncelle El cant dels ocells, l’hymne de paix de Pablo Casals, à chaque concert de clôture du festival. Superbe, il est entendu ce soir dans l’arrangement pour soliste et pupitre de violoncelles.

S’il faut invoquer la magie de l’acoustique de l’abbaye qui fait sonner l’orchestre du Festival aussi fidèlement que la musique de chambre, il faut parler du formidable travail de Pierre Bleuse avec ses jeunes musiciens (recrutés à l’international et entourés de leur coach) et la qualité des pupitres que met en valeur ce soir la Symphonie « Du Nouveau Monde » d’ choisie pour clore cette édition 2026. Rappelons que les pupitres de l’Orchestre du festival vont majoritairement par deux – l’investissement des deux contrebasses ne laisse d’émerveiller ! – qui permet d’entendre des détails d’écriture que la masse orchestrale peut parfois masquer et des particularités de timbre comme cette lumière spéciale des bois qui focalise l’écoute dès le début (Adagio) du premier mouvement. L’envolée du cor est généreuse, la flûte traversière particulièrement ondoyante et le geste de Pierre Bleuse magnétique, qui modèle le son, lui donne sa flexibilité et son relief. Le solo de cor anglais, celui de Denis Simonnet, richement coloré, est très attendu dans un deuxième mouvement bien conduit, entre ombrage mélancolique et raies de lumière. La vitalité du Scherzo ravive le plaisir de l’écoute, l’acuité du hautbois solo, l’énergie souveraine de la partie de timbales et cette touche lumineuse du triangle. Tout y est entendu avec précision, comme cet échange vibratoire entre bois et cordes, propre à la musique de plein air, dans le Trio. La plénitude du grand orchestre est atteinte dans le final, puissant élan de synthèse que Pierre Bleuse restitue avec le même soin du détail et ce souffle extraordinaire qu’il fait courir dans tous les pupitres pour servir l’une des plus belles pages du répertoire symphonique.

Crédit photographique : © Benjamin Teillard

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