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Un week-end avec Stockhausen

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble, Musique symphonique

Paris. Philharmonie 2. 29 et 30-I-2016. 29-I : Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Klavierstücke I à XI pour piano ; Mantra pour deux pianos modulés en temps réel. Pierre-Laurent Aimard, Tamara Stefanovich, piano ; Marco Stroppa, électronique.
30-I : Jonathan Harvey (1939-2012) : … towards a pure land, pour grand orchestre ; Bernd Alois Zimmermann (1918-1970) : Antiphonen, pour alto et petit orchestre ; Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Gruppen pour trois orchestres. Odile Auboin, alto ; Orchestre du Conservatoire de Paris ; Ensemble Intercontemporain ; Matthias Pintscher, Paul Fitzsimon, Bruno Mantovani : direction.

Pierre-Laurent-Aimard-2La Philharmonie 2 consacre un week-end en quatre concerts au découvreur de sons que fut décédé en 2007. L’intégrale des Klavierstücke est à l’affiche aux côtés de Mantra pour deux pianos et électronique et du mythique Gruppen pour trois orchestres.

Stockhausen avait projeté d’écrire 21 Klavierstücke (Pièces pour piano). Le grand œuvre reste inachevé et la composition des 19 pièces existantes s’effectue en deux blocs. Les onze premières couvrent près de dix années, de 1952 à 1961. Les huit autres sont beaucoup plus tardives et rattachées à l’écriture de son opéra Licht dont elles sont directement dépendantes.

Seul en scène, s’attaque à la première série des Klavierstücke (de I à XI), rien moins qu’un monument pour le piano concentrant toutes les préoccupations compositionnelles de Stockhausen : 80 minutes de musique non-stop auxquelles cet interprète hors norme confère une dramaturgie singulière, en terminant notamment par l’éblouissant Klavierstück X. Le compositeur italien est à la console de projection car le piano est sensiblement amplifié et très finement spatialisé.

Le pianiste a choisi de jouer les quatre premières pièces dans l’ordre chronologique de leur parution, soit III, II, I et IV. L’écoute est d’emblée captivée par la clarté du jeu de l’interprète et l’intelligence du texte éclairant la pensée sérielle d’un compositeur qui évolue d’un pointillisme strict à une composition par groupes de sons réinstaurant la combinatoire polyphonique. Aimard permute sensiblement l’ordre du second livre (de V à X). Du monumental Klavierstück VI (25 minutes d’une investigation totale du clavier menée avec une infatigable énergie) au jeu subtil du Klavierstück VII, inventoriant tous les types de résonance, l’interprète aborde le célèbre Klavierstück XI (1956), contemporain de la Troisième Sonate de Pierre Boulez, avec un relief accusé et une tension nouvelle. Stockhausen y expérimente en effet la forme ouverte, laissant à l’interprète le choix du parcours et la détermination de certains paramètres de l’écriture. En avant-dernière position, le Klavierstück IX, éblouissant sous le jeu racé du pianiste, est certainement le plus connu, avec son accord matrice répété 140 fois, et toujours selon les proportions de la série de Fibonacci ! Pour la Pièce n°10 qui termine en beauté ce parcours initiatique, met ses mitaines noires ; car l’écriture engage presque dangereusement les doigts mais aussi la paume de la main, le bras et l’énergie de tout le corps, à travers une recherche systématique dans la masse du son (grappes d’accords, clusters monstres) et les potentialités inouïes de résonance d’un instrument « mis à la question ». La souplesse féline du geste et l’engagement total du pianiste déployant une virtuosité phénoménale laissent sans voix !

Pierre-Laurent Aimard revient sur scène dans la deuxième partie de la soirée, accompagné cette fois de la pianiste serbe , pour jouer Mantra pour deux pianos et électronique (1970), une des premières pièces instaurant le traitement du son en direct sous l’effet du modulateur en anneau. C’est toujours qui est aux manettes mais les deux pianistes peuvent agir directement sur le profil mélodique du son via des tablettes posées sur le piano. Ils ont aussi à leur portée un jeu de crotales dûment accordées et des woodblocks, instruments du rituel qui participent à cette incantation magique. Il est demandé aux pianistes de « jongler » entre le clavier et les percussions, baguettes entre les dents parfois. Pour Stockhausen, le Mantra est une formule matrice de treize notes, engageant tous les paramètres du phénomène sonore, microstructure à partir de laquelle il élabore sa grande forme. On a rarement entendu jouer Mantra avec une telle qualité de son, tant pianistique qu’électronique. Souverains dans la maîtrise du jeu et la réactivité du geste, les deux pianistes donnent toute l’envergure de cette aventure sonore, étrange autant que ludique, plus théâtrale parfois que véritablement mystique. Phénoménale et vertigineuse, la toccata finale, fusionnant la sonorité des deux pianos, semble projeter dans l’espace les spirales sonores que ce rêveur d’inouï appelait de ses voeux.

Autour de Gruppen

Il y a de l’électricité dans l’air pour cette soirée d’exception dans la Salle des concerts de la Cité de la musique. Trois estrades disposées en fer à cheval autour du public préfigurent le dispositif spatial de Gruppen, l’œuvre pour trois orchestres et trois chefs de , dont la dernière exécution parisienne remonte à février 1998, où Pierre Boulez officiait à côté de Peter Eötvös et David Robertson.

L’œuvre, relativement courte (25 minutes), donnée en seconde partie de concert, est précédée de deux pièces d’orchestre dirigées par , l’ étant pour l’occasion rejoint par les forces vives de l’.

Dans … toward the pure land de , comme dans la plupart des œuvres du compositeur britannique, c’est la dimension spirituelle voire mystique qui habite l’écriture où les percussions très sollicitées évoquent souvent les instruments du rituel. Débutant la soirée, cette œuvre éblouissante, aux allures spectrales, évolue dans une temporalité très étirée sur laquelle viennent s’inscrire des figures énergétiques. C’est, pour le compositeur, le combat symbolique mené entre le Samsara, monde de souffrances, et la Terre Pure, aspiration suprême du bouddhisme. Du silence vertigineux imposé au mitan de l’oeuvre, naissent les sonorités immatérielles d’un petit ensemble de cordes placé à l’arrière du pupitre, émanation du Son éternel qui s’incarnera in fine dans la consonance de quinte à vide refermant cette grande arche sonore superbement conduite par .

D’un effectif moindre, Antiphonen de est d’une toute autre nature. Génie très tourmenté – il se suicida à 52 ans – le compositeur allemand s’intéresse, comme son confrère Stockhausen, qu’il détestait par ailleurs, aux dimensions du temps et de l’espace expérimentées au sein d’œuvres monde comme son Requiem pour un jeune poète, donné il y a peu dans l’espace de la Philharmonie de Paris. Le titre Antiphonen désigne le principe d’alternance entre deux entités. La pièce réunit en effet un ensemble instrumental atypique, cordes et cuivres graves, flûtes et percussions, qui sont distribués de manière singulière autour de l’alto solo, celui, somptueux, d’, qui impose sa partie exigeante et hautement virtuose avec une belle autorité. Comme Gruppen dont elle prépare magnifiquement l’écoute, cette pièce s’inscrit dans la discontinuité du temps et l’hétérogénéité du matériau. Les impacts sonores des instruments graves sont impressionnants, qui modèlent un discours très accidenté où s’agrègent des bribes de textes dits par les instrumentistes, pointant la réflexion philosophique et l’engagement politique qui président à chaque partition du compositeur.

IMG_0057 Gruppen (1955-1957) est la première réalisation de Stockhausen en matière de spatialisation des instruments de l’orchestre: « Je suis convaincu, disait-il, que la conception de la salle de concert munie d’une scène unilatérale stéréotypée n’a plus de sens et que la musique spatiale tridimentionnelle est une nécessité ». Après l’entracte, les trois chefs – Matthias Pintscher au centre, à jardin et à cour – ont à leur tête trois groupes instrumentaux globalement semblables et de même effectif (36 ou 37 musiciens). Signalons un piano et une guitare électrique, dans le groupe central, et un pupitre pléthorique de percussions dont les alignements spectaculaires de cloches à vache augurent de belles résonances. Malgré quelques impacts hyper-violents (des bouchons d’oreilles ont été distribués dans les rangs des auditeurs !) et un climax d’intensité aux trois quarts de l’œuvre, où tous les instruments fusionnent, l’œuvre ne donne pas dans le monumental. Pour Stockhausen, il s’agit davantage de faire voyager le son d’un orchestre à l’autre, en élaborant une mélodie de timbres extrêmement riche : les trois orchestres vont se lancer des appels et se répondre, chacun dans son propre espace-temps. L’œuvre, qui relève du sérialisme intégral où chaque paramètre du son obéit à une organisation systématique, s’articule en 174 groupes ou blocs de notes, renouvelant d’autant les couleurs, la densité, le rythme et les registres de ces entités sonores formant un tout. Ce qui n’empêche pas la présence répétée de « breaks » très jazzy – de la guitare électrique, du piano, de la caisse claire – et de joutes galvanisantes des cuivres qui sonnent généreusement dans l’espace de la Salle des concerts. On ne décroche pas un seul instant durant les 25 minutes de ce spectacle auriculaire où Stockhausen invite l’auditeur à « écouter en découvreur ». C’est le titre du nouvel ouvrage passionnant, édité par la Philharmonie, sur les écrits du compositeur, réunis par la musicologue allemande Imke Misch et traduits en français par Laurent Cantagrel et Dennis Collins.

Crédits photographiques : ierre-Laurent Aimard © Marco Borggreve / Deutsche Grammophon  ; Concert © Philharmonie de Paris

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  • Xavier Bernoncourt

    Merci pour ce très beau compte-rendu. D’après la photo, il semblait y avoir bien peu de place au centre de la salle… (une centaine de personnes). Comment se fait-ce ?…

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