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Le bruit et la fureur du Lear de Reimann à l’opéra Garnier

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Garnier. 23-V-2016. Aribert Reimann (né en 1936) : Lear, opéra en deux parties sur un livret de Claus H. Henneberg d’après William Shakespeare, créé à Munich en 1978. Mise en scène : Calixto Bieito. Décors : Rebecca Ringst. Costumes : Ingo Krügler. Dramaturgie : Bettina Auer. Vidéo : Sarah Derendinger. Lumières : Franc Evin. Avec : Bo Skovhus, König Lear ; Gidon Saks, König von Frankreich ; Andreas Scheibner, Herzog von Albany ; Michael Colvin, Herzog von Cornwall ; Kor-Jan Dusseljee, Graf von Kent ; Lauri Vasar, Graf von Gloster ; Andrew Watts, Edgar ; Andreas Conrad, Edmund ; Ricarda Merbeth, Goneril ; Erika Sunnegardh, Regan ; Annette Dasch, Cordelia ; Ernst Alisch, Narr ; Nicolas Marie, Bedienter ; Lucas Prisor, Ritter. Chœur de l’Opéra national de Paris, direction : Alessandro di Stefano, Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction musicale : Fabio Luisi.

57347f360000000000000001_MEDIUMLear d’ avait déjà été donné à Garnier en 1982, mais dans une traduction française et une mise en scène très éloignée de celle de Jean-Pierre Ponnelle à la création munichoise de 1978. D’une facture ancrée dans les rugosités et les tics d’une avant-garde post Darmstadt, l’œuvre a, depuis, conquis de nombreuses scènes.

On doit ce succès au souffle dramatique qui parcourt ces  trois heures d’une musique drue et compacte, parcourue d’affolements de clusters de cuivres et de cordes abruptes.

En confiant à Dietrich Fischer-Dieskau et Julia Varady les rôles de Lear et Cornelia, Reimann savait pertinemment que sa partition nécessitait une diction et une technique hors-pair afin de garantir l’intelligibilité d’un Shakespeare adapté par Claus H. Henneberg (qui signa plus tard le livret des Trois Sœurs de Peter Eötvös). L’équipe vocale réunie dans cette production parisienne répond parfaitement à cette attention de tous les instants à moduler les inflexions et soutenir la complexité des lignes dans les ensembles.

Très attendu pour sa première vraie mise en scène en France (à l’exception d’un Opéra de Quat’ sous à la MC93 et la reprise de la Turandot toulousaine coproduite avec l’opéra de Nuremberg), fait son entrée par la grande porte. En choisissant de contourner délibérément la touche d’hémoglobine et de cruauté qui a fait sa réputation auprès d’un certain public idolâtre ou contempteur, Bieito concentre l’attention sur la tension permanente qui règne entre les personnages.

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On retrouve le vocabulaire de signes qui ont fait le succès de ses Soldats de Zimmermann ou plus récemment du Tannhäuser et d’Otello. Le plus fort est cette frontière ténue entre l’humain et l’animal quand Lear partage son royaume sous la forme de morceaux de pain jetés et dévorés à même le sol par ses héritiers. Suit de près, cette déclinaison autour du corps, tantôt exhibé ou martyrisé (la scène des yeux crevés de Gloucester, l’égorgement d’Edmund…), tantôt sanctifié, voire béatifié (la toilette mortuaire de Lear par Cordelia ou bien la figure de la Pietà de Michel-Ange). La sobriété du décor de Rebecca Ringst enferme les personnages dans un huis-clos fait de planches ajourées qui pivotent au moment de la tempête en faisant exploser l’espace scénique et mental.

Le trio féminin (trois dis-grâces ?) tient la bride haute à un parterre d’hommes veules et corrompus. La Regan d’ darde des aigus fielleux et sarcastiques ; son affrontement avec la Goneril castratrice et sadique de vire au jeu de massacre. Les deux voix usent à l’envi d’une déréliction sauvage et stridente, d’une efficacité théâtrale absolument redoutable. La Cordelia de se tient en retrait – effet conjugué du profil psychologique du personnage et d’une palette expressive moins épanouie que ses collègues. campe à merveille les désillusions du duc d’Albany tandis que , Edmund redoutable et fragile, et surtout , Edgar transposant les délires en voix de tête, se fondent au millimètre dans la scénographie.

Interprétant le rôle du Fou, rôle-miroir de Lear dans la première partie, le comédien Ernst Alisch use d’un registre de gestes à la fois stupéfiants sur le plan visuel et capables de créer une enveloppe signifiante aux mystérieux aphorismes qu’il délivre. Ce personnage double donne à Lear des allures de Godot céleste, sombrant progressivement dans la décomposition mentale au terme d’une course au néant qui le laissera, atterré et hagard, assis au bord de la scène. tire brillamment son épingle de ce jeu dangereux qui frôle parfois l’histrionisme pour faire oublier l’usure de l’instrument. La surface vocale atteint parfois ses limites dans les passages les plus exposés dans le registre aigu mais l’incarnation est d’une justesse très maîtrisée.

tire depuis la fosse les ficelles de ce théâtre de la cruauté. La direction alterne avec assurance et maestria les accès de violence sonore, avec le ressac des cuivres et le fracas des percussions disposés dans les loges latérales. L’équilibre et la transparence sont remarquables, laissant filtrer les accents vipérins du plateau. Ce travail remarquable maintient intactes l’urgence et l’hystérie d’une œuvre à l’esthétique redoutablement actuelle.

Crédits photographiques : Elisa Haberer

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