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Mahler et Paavo Järvi : l’apothéose des adieux

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Philharmonie. 18-VI-2016. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°3 en ré mineur. Michelle DeYoung, alto. Choeur de l’Orchestre de Paris, Choeur d’enfants de l’Orchestre de Paris, (chef de choeur Lionel Sow, chefs de choeur associés Edwin Baudo, Marie Deremble-Wauquier, Marie Joubinaux, Béatrice Warcollier), Orchestre de paris, direction : Paavo Järvi.

pj_high_res21Naguère encore une des moins jouées du compositeur, la Symphonie n° 3 de Mahler connaît aujourd’hui une belle revanche. C’est elle que a choisie pour dire adieu à l’, qu’à la suite de Christoph Eschenbach, il aura dirigé de 2010 à 2016.

Les symphonies de Mahler sont les opéras déguisés d’un compositeur qui n’a jamais pratiqué le genre. Sa 3ème, la plus longue (1h40), son « monstre à lui», en tout cas une symphonie-monde, composée dans la lumière de l’été autrichien du lac de Steinbach am Attersee, questionne la place de l’Homme dans la Nature, dépassant le pictural qu’il ne dédaigne pas (Mahler n’aura jamais aussi bien que là fait honneur à son patronyme!), pour atteindre le cosmos. En 6 mouvements, (dont les 37 minutes – équivalent de la durée d’une symphonie classique – du premier, baptisé avec une facétie toute mahlérienne Introduction gravent l’œuvre dans le le livre des records de l’Histoire de la Musique), et des sous-titres (Ce que me disent les fleurs, les animaux, l’homme, les anges, l’amour), Mahler déploie un génie orchestral et mélodique tel que l’on n’en finira jamais de s’indigner des critiques dont le venin a longtemps empêché que, comme il le prophétisait, son temps ne vînt! Immédiatement galvanisante pour le mélomane novice, toujours envoûtante pour les autres, la 3ème de Mahler est aujourd’hui une œuvre populaire.

Symphonie à effets, elle est un test pour tous : chef, musiciens, et même salle. Le connaisseur s’inquiète: les harpes, aussi gâtées que chez Berlioz, parviendront-elles toujours jusqu’aux tympans, la violence des cordes frappées sur l’archet en fin du premier mouvement sera-t-elle perceptible, les timbales seront-elles noyées dans la masse dans la péroraison finale ?… bref : le tout sera-t-il à la hauteur des prises de son d’une symphonie qui a beaucoup donné au disque (la version fondatrice de Bernstein, certainement la plus fascinante ou encore celle de Salonen, ou encore la plus lente (1h50) du très sous-estimé Maazel , toutes trois chez Sony) ?…

Globalement, même si un parterre tassant légèrement les effets de masse ne parvient pas tout à fait à atténuer ces angoisses, et nous donne envie de nous élever dans les hauteurs de la Philharmonie, le test s’avère payant pour tous. Pour l’, qui a appris sa 3ème avec Bernstein en 1970. Pour , chef à l’intelligence absolue devant l’arche d’une oeuvre qu’il a enregistrée : rubato parcimonieux, tempi assez allants, peut-être un peu trop dans le Comodo Scherzando, parfaite architecture de la première partie, traquant le moindre effet (le braiment de l’âne rarement aussi audible!). Paavo Järvi offre un luxe de détails à cette spécificité mahlérienne : l’orchestre de solistes. Le cor de postillon spacialisé du troisième mouvement, d’un cheveu en délicatesse dans l’aigu, n’entache en rien la prestation d’un ensemble remarquable où la classe des cuivres, la verdeur toute sibelienne des bois, la chatoyance et la cohérence des cordes témoignent du travail unanimement fêté accompli au fil des 217 concerts donnés en France et à l’étranger sous le mandat du chef estonien. La résonance de cathédrale (hélas trop vite abrégée par des applaudissements trop pressés) post-apothéose finale en dit long sur l’osmose atteinte par un orchestre transformé in fine en orgue géant. Pour le chœur préparé par , couronnant la précision rythmique incontestable de sa trop brève intervention par un bim! final decrescendo, absolument magique, bras tendu vers le sublime Ruhevoll final qui laissera la bride sur le cou à d’irrésistible timbaliers, qui arrachera des larmes à une , parfaite de profondeur cosmique sur O Mensch!, et dont la sérénité radieuse au cours du plus bel adagio de Mahler s’efface devant les larmes nées de la beauté du monde.

Fêté par un discours d’adieu de Bruno Hamard, Directeur général de l’Orchestre, par la remise d’une lettre de , par une Valse Lyrique de Sibelius jouée par un orchestre autonome, par une salle debout, Paavo Järvi, dorénavant Directeur musical de l’Orchestre symphonique de la NHK, cèdera la baguette à Daniel Harding. Bienvenue  au nouveau directeur musical de l’Orchestre de Paris!

Crédit photo: Jean Christophe Uhl

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  • Philippe RAMEZ

    Tiens…Lorin Maazel dans Mahler (avec les Wiener Philharmoniker) reviendrait-il en grâce en France après le Maazel-Bashing dont il a souvent été l’objet ? Il est vrai qu’il est mort depuis deux ans… Décidément, dans notre beau pays, mourir a toujours du bon. À quelque bien, Mahler est bon…

    • Martin Antoine

      Assez d’accord avec vous ; je ne connais pas ,son intégrale Mahler qui a été descendue par la totalité de la critique française, à l’époque galop d’essai du philharmonique de Vienne avec ce compositeur qu’il enregistrait peu à l’époque .
      Histoire inverse avec l’intégrale E Inbal / Denon ; excellentes critiques puis révision des avis dit autorisés lors de sa reparution chez Brilliant .

  • Philippe RAMEZ

    Bonsoir Monsieur Martin Antoine !
    Ce n’était pas vraiment un galop d’essai pour le Philharmonique de Vienne dans Mahler : Léonard Bernstein avait précédemment enregistré une somptueuse intégrale avec les viennois pour DG/UNITEL. Passionnante. On y voit Lenny diriger cette musique devant les musiciens médusés, comme s’il y jouait sa vie…
    J’ai souvent pensé que Maazel réussissait parfaitement ses interprétations… ou il les ratait parfaitement. Avec son intégrale Mahler/Vienne, c’est, selon moi, le cas. Commencée dans les premiers temps des prises de son numériques, elle reste passionnante. On entend absolument tout. Le moindre instrument. Le style de Lorin Maazel est parfois (trop ?) « hollywoodien » et extrêmement démonstratif ! Mais Mahler aimait les masses orchestrales et les effets… On est donc aux antipodes des lectures ultra cérébrales et musicologico-philosophiques des Inbal-Boulez et autres qui, à force de tout décortiquer, transformaient les symphonies en squelette transpirant (dans le meilleur des cas).
    Pour autant, d’après moi, Maazel fait naufrage dans la 3, la 7 (tempi amorphes proches de la rupture, qui cassent le discours musical) et la 9 (bien que, avec le recul ?) Mais quelle sublime Résurrection (Jessye Norman !), 4ème émouvante (Kathleen Battle au sommet de sa voix), 5, 6 et 8 (chœurs somptueux) de haute volée.
    Ne vous en privez pas, donc. Quand on pense que cette intégrale est disponible pour la stupide mais modique somme de 31 euros les 14 CD ! Et quel plaisir d’entendre rugir les Wiener Philharmoniker sous la souveraine et élégante baguette du Maestro !
    Bonne écoute…
    Philippe

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