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Anna Netrebko brille de tous ses feux en Tatiana à l’Opéra Bastille

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Bastille. 17-V-2017. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Eugène Onéguine, scènes lyriques en trois actes et sept tableaux sur un livret du compositeur et de Constantin S. Chilovski d’après le roman en vers d’Alexandre Pouchkine. Mise en scène : Willy Decker. Décors et costumes : Wolfgang Gussman. Lumières : Hans Toelstede. Chorégraphie : Athol Farmer. Avec : Anna Netrebko, Tatiana ; Elena Zaremba, Madame Larina ; Varduhi Abrahamyan, Olga ; Hanna Schwarz, Filipievna ; Peter Mattei, Eugène Onéguine ; Pavel Černoch, Lenski ; Alexander Tsymbalyuk, Prince Grémine ; Raúl Giménez, Monsieur Triquet ; Vadim Artamonov, Zaretski ; Olivier Ayault, Lieutenant ; Grzegorz Staskiewicz, Solo ténor. Chœur de l’Opéra national de Paris, chef de chœur : José Luis Basso. Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Edward Gardner.

Guergana_Damianova___OnP-Eugene-Oneguine-16.17---Guergana-Damianova---OnP--26--1600Le retour, sur la scène de la Bastille, de la production historique d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski, doit son succès à une distribution de grande qualité.

En 2008, lorsque Gérard Mortier souhaite remonter Eugène Onéguine, il fait appel à un jeune metteur en scène encore très peu connu, Dmitri Tcherniakov, et récupère sa production récente du Théâtre Bolchoï, plutôt que de réutiliser celle de Willy Decker créée en 1995. Deux ans plus tard alors que l’Opéra de Paris est dans les mains de Nicolas Joel, la production historique réapparaît, et souligne le changement de programmation de la nouvelle équipe. Depuis deux ans, le nouveau directeur, , doit concilier baisses de budgets et dynamisme ;  alors qu’il vient de commander une nouvelle production de l’opéra La fille de Neige de Rimski-Korsakov à Tcherniakov, il revient à celui de Tchaïkovski sans prendre de risque, donc toujours avec la production Decker, et surtout une distribution de stars sur le plateau.

était prévue dans le rôle de Tatiana avant Sonia Yoncheva, et si dès la présentation de saison, des doutes légitimes pouvaient apparaître quant à l’adéquation des deux chanteuses au rôle aujourd’hui, la seconde a confirmé nos craintes en annulant toutes ses dernières prestations berlinoises de février, en même temps que toutes les parisiennes prévues ensuite. Netrebko n’a pas encore tant de difficultés dans un rôle qu’elle portait encore magnifiquement en avril sur les planches du Met. La voix s’est certes étoffée, et paraît à plusieurs reprises trop large, notamment pour la scène de la lecture de la lettre, où le chef doit ralentir une battue déjà peu enflammée depuis le début du spectacle ; mais elle possède encore toutes les qualités requises, la chanteuse donnant même, grâce à un charisme autant vocal que scénique, une place ultra-prédominante au rôle dans l’opéra.

Face à , le premier duo passionne alors par la puissance de l’air ‘‘Il est ici’’ de la soprano, dont les piani comme la passion sont négociés par une voix toujours agile. Son timbre de feu est légèrement touché, mais toujours touchant lors du duo final, où la fatigue s’accorde aussi au fait que dans le livret, la jeune fille a vieilli, et que ses amours se sont assagies. Le baryton, célèbre dans le rôle depuis Salzbourg, a une moindre connaissance du russe et fascine moins sur scène, mais conserve lui aussi un timbre de voix incomparable, d’une couleur particulière dans le médium, même si le grain s’atténue en fin de soirée. Là encore, l’effet est plus certainement subi que souhaité, bien qu’il s’adapte à la trame du drame de Pouchkine.

Autour, le Lenski de Pavel Černoch intéresse dans son air comme dans les ensembles par une couleur comme une tenue de ligne quasi parfaites. (Prince Grémine) réussit lui aussi son air principal, les graves chauds compensant une émission plus pâteuse, tandis que joue l’histrion Triquet avec un mauvais français totalement crédible dans la bouche d’un noble russe du XIXe siècle. Chez les femmes, on prête souvent Olga à une mezzo claire, et la voix sombre de surprend d’abord ; mais il faut se rappeler que le rôle est d’abord écrit pour un vrai contralto. Pour autant, Abrahalyan ne charme pas tout à fait ici, et déconcerte même dans la première scène, lorsqu’elle accompagne Tatiana. campe une Madame Larina de belle stature, face à l’émouvante nourrice d’, contralto usé par les années de labeurs dont elle présente une marque exacte sur le plateau.

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La direction a connu dans cette fosse et dans l’œuvre de grands noms ; elle trouve pour cette reprise le chef anglais , directeur musical jusqu’à la saison passée de l’English National Opera de Londres. L’homme connaît le métier, et s’il ne cherche visiblement pas à souligner la fougue ou le fort tempérament de cette partition, il n’en travaille pas moins avec qualité les parties symphoniques des deux premiers actes, notamment à l’entrée du Troisième Tableau avant le chœur des servantes, puis pendant le duo. Par la suite – on ne sait si c’est par choix, ou parce que l’Orchestre de l’Opéra de Paris peut être difficile dès qu’un chef ne lui revient pas –, la seconde partie traîne, et ni la Polonaise du début du dernier acte, bien trop retenue, ni le duo final, trop maîtrisé, n’arrivent à passionner, là où le chœur convainc quant à lui, dans la mise en place comme dans le chant, à l’exception des scènes aux champs, qui auraient mérité plus d’enjouement.

La mise en scène de plus de vingt ans montre ce qu’elle contient encore : un décor de flamme de Wolfgang Gussman, où les deux chaises qui restent seules, à la fin de la scène de bal du Quatrième tableau, deviennent pierres tombales au début du suivant. La dramaturgie remise à jour n’a pas tant vieilli, elle assume un Onéguine alcoolisé à la manière du Frédérick Lemaître des Enfants du Paradis lorsqu’il doit tirer en duel, et un passage de la lumière des deux premiers actes à la noirceur du dernier pour définir cette idylle ratée, cette occasion manquée de vivre un moment unique. Il ne reste qu’à souhaiter à ce que lui chante Triquet en français : Brillez ! Brillez toujours, belle Tatiana !

Crédits photographiques : © Charles Duprat / Opéra national de Paris

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  • Von Der Erde

    Votre article contient 2 erreurs :

    – la production de Tcherniakov vue en 2008 à Garnier venait du Bolchoi et non pas du Mariinsky comme vous l’écrivez.

    – la production de Willy Decker a 22 ans d’âge et non pas « plus de trente ans ».

    • http://www.resmusica.com ResMusica

      Vous avez raison sur ces deux points, merci pour votre vigilance.

  • Marie Christine

    Très belle soirée.
    Netrebko aussi convaincante vocalement que scéniquement. Mattei excellent aussi et les autres protagonistes ne déméritent pas.
    Mise en scène classique, sobre et de bon goût.

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