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L’Amour blessé de Jupiter…

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Paris, Théâtre des Champs Elysées, 6-II-2004, Georg Friedrich Haendel, Semele, HWV 58 (1744), opéra en trois actes sur un livret de William Congreve, d’après Les Métamorphoses d’Ovide. Jupiter : Richard Croft, ténor ; Junon : Sarah Connolly, mezzo-soprano ; Iris/Cupido : Claron McFadden, soprano ; Cadmus, roi de Thèbes/Somnus, Dieu du Sommeil : David Pittsinger, basse ; Apollo : Andrew Tortise, ténor ; Athamas, prince béotien : Stephen Wallace, contre-ténor ; Semele : Annick Massis, soprano ; Ino, sa sœur  : Charlotte Hellekant, mezzo-soprano ; Direction Musicale : Marc Minkowski, Chœurs et Orchestre des Musiciens du Louvre-Grenoble ; Mise en scène : David McVicar, Décors : Tanya Mc Callin, Costumes : Brigitte Reiffenstuel, Chorégraphie : Andrew George, Lumières : Paule Constable.

L’Amour blessé  de Jupiter...Semele de Haendel

Après un Sirœ assez décevant en version de concert dans ce même théâtre, on pouvait être en droit d’attendre de ce Semele un plaisir équivalent à celui que nous avait procuré le superbe Serse, mais hélas, le miracle n’allait pas se reproduire. Pourtant, Semele, qui occupe une place à part dans l’œuvre du caro Sassone est loin d’être un ouvrage mineur. Lors de sa création en oratorio à Covent Garden, le 10 février 1744, c’était rien moins que la célèbre soprano française Elisabeth Duparc dite « la Francesina » qui y chantait le rôle-titre et le ténor John Beard, celui de Jupiter. Après six représentations, l’œuvre tomba dans l’oubli et ce n’est qu’en 1925 qu’elle fut à nouveau représentée à Cambridge. Plus tard, en 1969, elle fut donnée au Caramor Festival de New York avec, entre autres, , Léopold Simoneau et Julius Rudel au pupitre. Au disque, il en existe au moins deux versions de référence : celle de John Eliott Gardiner avec Anthony Rolfe Johnson et Norma Burrowes, chez Erato (1983), et, plus récemment celle de John Nelson, avec John Aler, Kathleen Battle, Samuel Ramey et l’immense Marilyn Horne dans les rôles d’Ino et de Junon, chez DG (1990).

Par ailleurs, Semele comporte des pages très célèbres, que bien des chanteurs, toutes voix confondues, ont mis à leur répertoire : l’air de Jupiter, « Where’er you walk », celui de Semele « O sleep, why dost thou leave me », sans compter ce morceau de bravoure qu’est le « Hence, hence, Iris hence away », chanté par Junon et devenu le cheval de bataille de bien des mezzos et en particulier de Marilyn Horne qui en donna à plusieurs reprises une interprétation époustouflante.

est un metteur en scène très en vogue dont la renommée est assez surévaluée par rapport à ses réels mérites, comme c’est souvent le cas lorsqu’il s’agit de phénomènes de mode. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne retrouve pas ici la verve de sa lecture souvent discutable, mais néanmoins cohérente — pour peu qu’on en accepte le postulat de base — de l’Agrippina du même compositeur. Il est vrai que Semele, œuvre hybride située à mi-chemin entre l’opéra et l’oratorio, qui fut qualifiée par ses détracteurs d’ » opéra paillard », n’est guère facile à monter en version scénique. Pourtant la difficulté, lorsqu’elle stimule la créativité, peut parfois engendrer des merveilles. Dans le cas présent, bien au contraire, le propos de Mc Vicar est d’emblée assez flou et part un peu dans tous les sens. Après un premier acte monolithique se déroulant dans un espace intemporel et froid occupé par une sorte de demi-coupole blanche très dépouillée dans le style néo-classique de Riccardo Bofill, les personnages étant vêtus d’élégants costumes XVIIIème d’une couleur sable rappelant Hogarth, l’arrivée chez Jupiter au deuxième acte se concrétise, certes, par un contraste puissant, mais non abouti.

De cet univers plutôt raffiné, on passe à un cadre d’une esthétique douteuse, curieux mélange de night-club, de bordel pour nouveaux riches ou de plateau-télé pour show de variétés du samedi soir : rideau rouge clinquant — évoquant plus le music-hall que l’opéra — éclairages bleus, roses ou parme avec un sol étoilé rappelant la voûte céleste, Iris et Junon étant affublées de robes à paniers scintillantes et d’éventails à plumes qui les font ressembler à des drag-queens meneuses de revue, le sommet du mauvais goût étant atteint avec la tenue en lurex doré de Jupiter. Si l’on ajoute que le lit rond, recouvert du même rouge que le rideau et parsemé de coussins orientaux en lamé, fait plus penser à celui d’une hétaïre décadente qu’à la couche du Roi de l’Olympe et que le chœur, dont les membres, vêtus d’un smoking unisex, se voient contraints à une gestuelle frôlant le ridicule, pour finalement se livrer à la fin de l’opéra à un mini strip-tease (procédé éculé, déja utilisé mille et une fois dans plus d’une mise en scène branchée), on comprendra que le metteur en scène britannique et son équipe ont manqué d’inspiration, à une exception près.

Car, reconnaissons-le, la seule vraie bonne idée de toute la représentation est de faire apparaître le personnage de Cupidon, supprimé d’ailleurs par Haendel lui-même peu de temps après la création de l’œuvre et rétabli par pour la circonstance, en petit marquis habillé de rouge, aveugle comme il se doit — l’Amour ne l’est-il pas toujours un peu ? Ce dieu ambigu et séduisant, qui promène avec nonchalance sa grâce lascive tout au long de l’opéra, est présent de manière lancinante, tel un leitmotiv, surtout lors des rencontres entre Semele et Jupiter. Ce dernier, incorrigible séducteur, n’hésite d’ailleurs pas à le lutiner quelque peu quand il saute dans son lit, et lorsque les relations entre les deux amants s’enveniment, l’Amour chancelle et tombe à terre…C’est aussi ce ravissant Cupidon qui initiera Ino et Semele aux plaisirs de l’opium….

Il est tout à fait regrettable que le reste de la production n’ait pas été à la hauteur de cette jolie vision, pour le coup tout à fait réussie. Mais finalement, les mises en scène plus ou moins ratées étant devenues le lot habituel du spectateur d’opéra, on aurait pu se consoler avec une distribution vocale de haut niveau. Hélas, là non plus, nos attentes ne furent pas comblées, en particulier pour ce qui est de la distribution féminine, la déception majeure venant du rôle-titre.

qui fut une délicieuse comtesse du Comte Ory en 2003 à l’Opéra-Comique, ne parvient jamais tout à fait, malgré des qualités évidentes de style, de musicalité et une technique quasiment parfaite, à habiter ce personnage fascinant, sorte de « super Manon » ou de Poppée au petit-pied, guignant en lieu et place du pouvoir politique et de l’ascension sociale, rien moins que l’immortalité. Il manque à cette interprète le brillant, l’audace, le grain de folie qui auraient de surcroît donné du piquant au déroulement général de l’action. Là où un sérieux abattage et une bonne dose d’arrogance auraient été nécessaires, nous ne trouvons que joliesse, un raffinement parfois à la limite du maniérisme et de la miévrerie, et une caractérisation globalement un peu terne. De plus, on ne ressent guère la transformation qui fait de cette demoiselle de noble famille encore prude, mais certainement rouée, une jeune femme sensuelle et ambitieuse, tellement comblée par les faveurs de Jupiter qu’elle en deviendra inconsciente du danger et sera elle-même l’instrument de sa propre perte. Pourtant, Semele est un rôle en or, qui a fasciné plus d’une chanteuse célèbre. Le fait que s’en soit emparé n’est pas un hasard et on peut également rêver de ce que pourrait en faire, par exemple, une artiste de la trempe de Natalie Dessay. Comparativement, , qui chante le rôle d’Ino, la sœur de Semele, censée lui tenir lieu de faire-valoir, est autrement plus convaincante, tant par son chant très habité que par sa belle présence scénique, même si l’instrument n’est pas d’une qualité exceptionnelle. , à la voix engorgée, sans grande projection et au timbre monochrome, ne donne pas une interprétation convaincante du rôle de Junon, poussé par ailleurs jusquà la caricature par David Mc Vicar, qui décidément ne nous épargne aucun poncif. Son « Hence, Hence, Iris Hence away » tombe par conséquent à plat et il suffit de réécouter Marilyn Horne pour entendre toute la différence. Sans aller jusqu’à de tels sommets, une Marie-Nicole Lemieux, qui récemment a triomphé dans la même salle en « Orlando » de Vivaldi, eût été infiniment plus à la hauteur. L’Amour fut doublement blessé en ce soir du 6 février, car la délicieuse , prévue dans Cupidon, et remarquée à Poissy en 2002 en Amour — déjà — dans l’Orphée et Eurydice de Gluck, étant souffrante, ce fut l’assistante du metteur en scène, Hanna Landa, qui en fut l’incarnation scénique, et , qui chantait également Iris, qui en assura la partie vocale. Inutile de préciser que le résultat s’en trouva d’autant plus affadi que cette artiste à la voix petite et un peu aigre est bien loin de posséder la fraîcheur et la suavité de la jeune soprano qui n’avait pu assumer que partiellement le rôle le soir de la première. D’après les échos que nous en avons eu, il semble qu’elle ait été absolument formidable lors de la générale.

Fort heureusement, les prestations masculines sont de meilleur niveau : en tête, le magnifique Jupiter de , au style à la fois puissant et raffiné, dont la forte et inquiétante présence fait penser à un Don Giovanni à la fois pervers, autoritaire et un peu distrait. Il est, de plus, quasiment le seul à posséder le « métal Haendelien » plutôt terni chez ses partenaires… , distribué dans le rôle de Cadmus, Roi de Thèbes, et aussi celui de Somnus, Dieu du Sommeil, est doté d’une prestance majestueuse et d’une voix musicale et richement colorée, doublée d’ une impeccable ligne de chant. On aurait souhaité un Athamas plus vaillant en la personne du contre-ténor dont l’émission confidentielle et le timbre sans grand relief sont cependant contrebalancés par un style élégant. Enfin, l’Apollon prometteur d’Andrew Tortise est de très bonne tenue.

Etait-ce un coup du sort ? Toujours est-il que Les ont semblé moins brillants que d’habitude. Il y eut à plusieurs reprises des décalages entre les chœurs et l’orchestre, et ce dernier sonna souvent un peu étouffé et étriqué, bien loin de sa splendeur habituelle et ce, malgré l’énergie développée par , toujours aussi dynamique et passionné. Il convient d’ailleurs de s’interroger sur l’adéquation de la fosse et de la scène dans ce cas précis, et se demander si , dont le sens dramatique est généralement si sûr, a été totalement libre de choisir ses chanteurs. Compte tenu de la déclaration faite par David Mc Vicar lors une récente interview dans la presse, spécifiant qu’il « tient toujours à participer étroitement au choix de la distribution » et qu’il « se réserve le droit de refuser un chanteur s’il ne correspond pas à son idée », on peut en douter, surtout si l’on compare avec l’extraordinaire Hercules de Poissy, autrement plus flamboyant.

Quand cessera donc la dictature des metteurs en scène à l’opéra ? Maria Callas, et après elle Teresa Berganza, Julia Varady et bien d’autres, ne se sont-elles pas employées à répéter que « tout est dans la musique » ? Décidément, il est des spectacles qui nous font préférer les versions de concert…

NB : Retransmission le 29 mai sur France Musiques.

Crédit photographique : © Alvaro Yañez

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Paris, Théâtre des Champs Elysées, 6-II-2004, Georg Friedrich Haendel, Semele, HWV 58 (1744), opéra en trois actes sur un livret de William Congreve, d’après Les Métamorphoses d’Ovide. Jupiter : Richard Croft, ténor ; Junon : Sarah Connolly, mezzo-soprano ; Iris/Cupido : Claron McFadden, soprano ; Cadmus, roi de Thèbes/Somnus, Dieu du Sommeil : David Pittsinger, basse ; Apollo : Andrew Tortise, ténor ; Athamas, prince béotien : Stephen Wallace, contre-ténor ; Semele : Annick Massis, soprano ; Ino, sa sœur  : Charlotte Hellekant, mezzo-soprano ; Direction Musicale : Marc Minkowski, Chœurs et Orchestre des Musiciens du Louvre-Grenoble ; Mise en scène : David McVicar, Décors : Tanya Mc Callin, Costumes : Brigitte Reiffenstuel, Chorégraphie : Andrew George, Lumières : Paule Constable.

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