Ultime Werther

La Scène, Opéra, Opéras

Toulouse. Halle aux Grains. 22-IV-2004. Jules Massenet : Werther (version concert). Thomas Hampson (Werther) ; Susan Graham (Charlotte) ; Stéphane Degout (Albert) ; Sandrine Piau (Sophie) ; René Schirrer (Le Bailli), François Piolino (Schmidt) ; Laurent Alvaro (Johann). Orchestre national du Capitole de Toulouse, Michel Plasson ; direction.

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Non, non, rassurez-vous, n’a pas décidé de se reconvertir en ténor, il s’agit bien d’une adaptation pour baryton de Werther, écrite à l’intention de Mattia Battistini (1856-1928), « La Gloria d’Italia, Il Re dei Baritoni. » avait d’ailleurs enregistré cette version à la suite des représentations au Met en 1999, toujours avec la Charlotte de . Devant la difficulté à trouver un ténor acceptable pour la création française de l’œuvre à l’Opéra-Comique en 1893, un an après sa création en allemand à Vienne, Massenet songe un instant à écrire une version pour baryton à l’intention de Victor Maurel. Finalement, l’arrivée à Paris du ténor Guillaume Ibos, originaire de Muret, résout le problème et le compositeur abandonne son idée. En 1900, sa rencontre avec Battistini lui donne l’occasion de la reprendre, et la version pour baryton est créée à Varsovie en 1901.

Les modifications sont en fait relativement réduites et ne touchent que la partie de Werther dont de nombreuses notes sont pointées, c’est à dire transposées vers le bas. Les changements dans la ligne mélodique sont cependant frappants, dès l’entrée du héros « Je ne sais si je veille » et, bien sûr dans les moments les plus attendus comme le Lied d’Ossian. En effet, les phrases ascendantes sont pour la plupart transformées en phrases descendantes, tandis que quelques notes graves viennent parfois briser l’élan d’une mélodie. Il est parfois gênant d’entendre différemment une œuvre aussi connue, d’autant que la partie orchestrale, elle, n’a subi aucune altération. Ainsi, dans le Lied d’Ossian, les violons ont gardé la mélodie originale et l’on a presque l’impression que c’est le chanteur qui les accompagne.

Mais le changement est également d’ordre psychologique. Par l’utilisation d’un timbre plus grave et par les modifications mélodiques qui font perdre beaucoup de brillant à sa partie, le héros n’est plus tant un jeune poète fougueux qu’un homme sombrement torturé. Le ton se fait plus intérieur, plus intensément dramatique que déclamatoire. La voix de Thomas Hampson ressemble par quelques côtés à celle de Battistini : timbre clair, à l’aigu facile, même si l’émission en est parfois moins nette que par le passé. Mais sa conviction d’interprète balaie toute réserve. Il est cet homme en proie à la souffrance, désespéré et vaincu par l’amour. Tant d’investissement montre, d’ailleurs, que la résurrection de cette version oubliée — et secondaire — de l’œuvre ne tient pas à un quelconque caprice de star, mais à une véritable identification au rôle. La palette des émotions vécues par Thomas Hampson donne un relief saisissant au personnage, une vérité psychologique bouleversante, par la tension permanente que l’on sent chez lui comme par un sens aigu du mot, dans un français impeccable. Les limites occasionnelles de la voix, l’étrangeté des lignes ainsi transformées sont de peu de poids face à l’évidence de son incarnation. Un Werther hors norme, sans doute, mais marquant !

Face à lui, est une Charlotte au timbre charnu, presque maternelle. Le chant est beau, très beau même, mais l’investissement est moindre cependant. Et la prononciation française nettement moins soignée que celle de son partenaire rend l’Air des lettres peu intelligible. Irréprochable Albert de , dont le timbre mordant et sombre rétablit l’équilibre avec un Werther baryton clair, au chant d’une grande intégrité stylistique. On aurait beaucoup de plaisir à revoir à Toulouse ce jeune baryton français, Second prix du Concours Domingo 2002. On aime beaucoup dans le répertoire baroque, qu’elle a abondamment et très bien servi ; pourtant elle n’offre qu’une Sophie bien acide et sans grand agrément.

Mais gardons le meilleur pour la fin. avait signé en 1979, dans l’un de ses premiers disques, l’une des grandes références discographiques de Werther avec Alfredo Krauss et Tatiana Troyanos (EMI). Vingt-cinq ans après, pour son dernier concert à la tête de l’orchestre du Capitole, il revient ainsi à son répertoire fétiche. Avec un orchestre aux couleurs superbes, il signe sans doute l’une des plus belles interprétations de l’ouvrage, lyrique et enflammée. Plus question ici des langueurs « fin de siècle » que l’on prête parfois à l’écriture de Massenet, et que des baguettes moins inspirées laissent parfois affleurer. Le drame prend à la gorge, vit, suffoque.

Sans vouloir tomber dans l’hagiographie ou l’émotion forcée et convenue du « dernier » concert, il faut simplement dire que a livré ce soir-là à Toulouse l’un de ses meilleurs concerts, l’un des plus convaincants, des plus émouvants qu’on ait pu entendre. Le public de la Halle aux Grains s’est levé pour ovationner longuement un visiblement très ému. Il n’était pas le seul…

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