Cocaïne et music hall

La Scène, Opéra, Opéras

Paris, Théâtre des Champs Elysées. 17-X-2004. Claudio Monteverdi : Le Couronnement de Poppée. Avec : Patrizia Ciofi (Poppea/Fortuna), Anne Sofie von Otter (Ottavia/Virtù), Amel Brahim-Djelloul (Valletto/Amore), Lawrence Zazzo (Ottone), Anna Caterina Antonacci (Nerone), Tom Allen (Arnalta/Mercurio), Dominque Visse (Nutrice, Famigliaro I), Antonio Abete (Seneca), Mariana Ortiz-Francés (Damigella/Pallade), Carla di Censo (Drusilla), Enrico Facini (Liberto, Soldato II, Tribuno I), Finnur Bjarnason (Lucano, Soldato I, Console, Famigliaro II), René Linnenbank (Lictore, Famigliaro III, Tribune II). Concerto Vocale, direction : René Jacobs. Mise en scène : David McVicar. Décors : Robert Jones. Costumes : Jenny Tiramani. Lumières : Paul Constable. Chorégraphie : Andrew George.

Le Couronnement de Poppée

© Alvaro Yanez

Poursuivant leur relecture de l’histoire romaine, le duo McVicar/Jacobs reprend du service au théâtre des Champs Elysées où l’on avait salué leur Aggripina de Haendel, pêchue voire pétaradante. Pour cette nouvelle rentrée parisienne, retrouve le Couronnement de Poppé de Monteverdi (déjà dirigé à Montpellier en 1989 et gravé au disque chez Harmonia Mundi en 1990). Les spectateurs familiarisés par « une équipe gagnante » voire un « système » bien huilé, en ont, là encore, pour leur argent.

Sur la scène, rien ne vous est épargné. Les nostalgiques rêveurs d’une Rome impériale « épurée », balthusienne, seront déconcertés. Les amateurs de trouvailles scéniques à foison, de délires dépoussiérants/modernisants, seront comblés. La fantaisie du metteur en scène écossais, , met le feu au poudre : à la cour d’un Néron rasta, règne la loi de la drogue et du sexe. McVicar sait montrer qu’il surfe sur les dernières tendances visuelles : l’image, le rap, l’exhibitionnisme. Là, c’est la mort de Seneca, médiatisée sous la forme d’un plateau télé où la famille du philosophe regroupe les invités du direct, marionnettes impuissantes en proie à de vaines gesticulations. Ici, c’est Valetto (très fine ) qui est un jeune rappeur insolent et mordant (surtout à l’égard du vieux Seneca), volage et déjà indécent (avec Damigella, piquante Marianna Ortiz-Francès). Ailleurs, des éphèbes de plus en plus dénudés, « fashonisés », façon Dolce & Gabbana ou Prada, « posent » dans l’ombre des puissants ; ils forment la suite « people » du jeune empereur corrompu auquel le sort du Sénat et du peuple importe si peu. Ingénieuse aussi, l’idée d’un écran-vidéo pour les apparitions divines, de Pallas et de Mercurio. Ailleurs, de multiples allusions à la vague montante des comédies musicales accusent le détournement du théâtre montéverdien au bénéfice des effets dernière mode. Ainsi le duo Nérone/Lucano célèbre les milles beautés de Poppée sur le cercueil de Seneca à la façon des revues « Cabaret » ou « Chicago ».

Dans cette pyrotechnie scénique qui nous rappelle combien, si jamais nous en doutions, que nous voyons bien un spectacle signé McVicar, les nourrices ne sont pas en reste : elles exacerbent la charge comique voire bouffonne de leur rôle : Arnalta (la nourrice et conseillère de Poppée : Tom Allen très convaincant), n’épargne aucune occasion de paraître en bigoudis, peignoir et chaussons lapins. Ses apparitions bouffes atteignent un sommet dans la conception music-hall de la mise en scène : quand se précise l’avènement de Poppée au trône impérial, la nourrice se « lâche » et dodeline sous les projecteurs en robe de strass rose digne d’un spectacle calibré par et revisité genre drag queen. N’omettons pas qui incarne Nutrice (la conseillère et suivante d’Ottavia). Le haute-contre français surinvestit son personnage : mi « madame Claude », mi bourgeoise arrogante titillant toujours Ottavia (, sublime icône tragique) sur le chemin de la vengeance.

Une question cependant : le théâtre de Monteverdi a-t-il réellement besoin de tant d’artifices ? Le compositeur vénitien aimait souvent à rappeler Platon : seule importe l’intelligibilité du texte.

Dans la fosse, le travail de s’inscrit dans le sillon tracé par ses premières approches : continuo généreux, alliances des sonorités plastiques, riches, millimétrées. Acuité rythmique, éloquence des accents. Si l’instrumentarium des opéras vénitiens demeure un sujet de réflexion, le chef quant à lui n’hésite plus quant aux options instrumentales. Opéra pour les théâtres publics ou opéra spectaculaire pour les princes, formation économique ou somptueuse phalange ? On sait qu’en dépit des possibilités et du contexte de chaque représentation, Monteverdi aimait étoffer son orchestre. Ici la parure de la fosse déploie un tapis « mille fleurs » des plus raffinés. Osons dire que tant de ciselure et d’invention dans la restitution sont en constant décalage avec les « gesticulations » de la scène : les prouesses instrumentales sont même gâchées par le déballage de la mise en scène où triomphe une (Nerone) absolument déjantée.

A lire absolument : le programme de la production en vente chaque soir (10 euros). Article de René Jacobs : « questions, hypothèses, possible solutions pour une production moderne ».

Crédit photographique : © Alvaro Yanez

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