La revanche de Liù

La Scène, Opéra, Opéras

Marseille. Opéra Municipal. 18-VI-2006. Giacomo Puccini (1858-1924) & Franco Alfano (1876-1954) : Turandot, opéra en 3 actes sur un livret d’Adami et Simoni. Mise en scène : Charles Roubaud. Décors : Isabelle Partiot. Costumes : Katia Duflot. Lumières : Marc Delamézière. Avec : Cynthia Makris, Turandot ; Nicoleta Ardelean, Liù ; Jeong Won Lee, Calaf  ; Ayk Martirossian, Timur ; Olivier Heyte, Ping ; Jean-François Borras, Pang ; Martial Defontaine, Pong ; Charles Burles, Altoum ; André Heybœr, le Mandarin. Chœur de l’Opéra de Marseille (chef de chœur : Pierre Iodice) Maîtrise des Bouches-du-Rhône (chef de chœur : Samuel Coquard) Orchestre de l’Opéra de Marseille, direction : Daniel Klajner.

Turandot

On pourrait tout autant définir Turandot comme un chef-d’œuvre de l’opéra vériste que comme la difficulté faite opéra. La dernière œuvre lyrique de Puccini étant parsemée d’écueils qu’il appartient à la production d’un tel opéra d’éviter. L’exercice est réussi avec brio par l’Opéra de Marseille. En effet, les décors et la scénographie n’ont rien de la Chine de carte postale mais dessinent un travail stylisé tandis que les déplacements de foule sont habilement orchestrés de façon à ne pas laisser les choristes en masse immobile. Lors du « Gira la cote », (tourne la meule), les figurants, en métaphore de l’action, évoquent le mouvement circulaire de la meule où s’aiguise le couteau qui décapitera sous peu le Prince de Perse, coupable d’avoir aimé la princesse de Chine, sans avoir su répondre à ses trois énigmes. Les chœurs nombreux sont dirigés avec finesse par Pierre Iodice et ne tournent pas à la cacophonie.

Si l’on en croit la fable de Gozzi, Turandotte, qui inspira les compositeurs d’opéra, dont Puccini en 1920, la justice n’a pas cours dans la Chine ancienne. A Turandot l’amour de Calaf, pour récompense de ses nombreux crimes et de la dureté avec laquelle elle traite son peuple, pour Liù l’amour déçu et le sacrifice de soi. Les éclats de voix pour la première, les piani pour la seconde. La princesse crainte et respectée, l’esclave dont la vie n’a que peu de valeur. Mais la prima donna, à Marseille, c’est la jeune esclave. La Liù incandescente de remporte tous les suffrages tandis que Turandot ne récolte que des applaudissements polis. Toute en réserve et douceur dans son incarnation, en magnificence dans sa tenue vocale, compose une excellente Liù, servie par un beau timbre charnu. Le bilan est moins élogieux pour le rôle-titre. D’aucuns reprocheront à Cynthia Makris l’acidité de l’aigu et un vibrato particulièrement présent. Il faut tout de même préciser pour lui rendre justice que le rôle réclame la furie que la chanteuse met dans son interprétation et que les excellentes Turandot, capables d’exprimer la fureur de la princesse de glace sans crier, sont hélas rares. Le Calaf de Jeong Won Lee axe, lui, son travail sur la puissance – peut-être plus que sur les nuances… Son « Nessun dorma » n’en reste pas moins magistral. L’air déclenche des applaudissements nourris et tant pis s’il faut couvrir la musique, l’interprète le mérite ! Le trio des ministres est efficace, d’où se détache le baryton, Olivier Heyte. Charles Burles, chanteur natif de Marseille de la génération d’, Mady Mesplé et , faisait dans le rôle d’Altoum ses adieux émus à la scène.

, en metteur en scène d’opéra expérimenté, impose un travail précis et sobre dans cette reprise d’une production des Chorégies d’Orange de 1997, déjà reprise à Marseille en 2000. Un éclat de lumière rouge suffit à évoquer l’exécution du Prince de Perse au début du 1er acte, et ce type de traitement de l’œuvre, où la sobriété sert une grande efficacité dramaturgique, se retrouvera avec bonheur tout au long de la représentation, jusqu’à la poésie visuelle de l’évocation de Ping, Pang et Pong de leurs domaines dont ils aimeraient profiter au lieu d’en être réduits à devenir ministres du bourreau.

Mais le véritable mérite de cette production est un orchestre des plus à l’aise pour exécuter la partition puccinienne. La direction est d’une précision impressionnante, assurant avec talent la cohésion d’un orchestre nombreux, aux cordes mœlleuses. La fosse déborde et les percussions sont casées dans les loges de l’avant-scène. Ce qui ne se révèle pas problématique, mais offre un inattendu et bienvenu effet d’écho où les différents instruments semblent se répondre. L’Opéra de Marseille concluait avec cette production une saison de qualité, où le grand répertoire a été aussi bien servi que de belles redécouvertes, des opéras méconnus de Tomasi et Menotti.

Crédit photographique : © Christian Dresse/Opéra Municipal de Marseille

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