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Sublime Albert Dohmen dans les Maîtres Chanteurs à Genève

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Genève. Grand-Théâtre. 10-XII-2006. Richard Wagner (1813-1883) : Die Meistersinger von Nürnberg, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène et décors : Pierre Strosser. Costumes : Patrice Cauchetier. Lumières : Joël Hourbeigt. Avec : Albert Dohmen, Hans Sachs ; Walter Fink, Veit Pogner ; Ivan Matiakh, Ulrich Eisslinger; Matthias Aeberhard, Kunz Vogelgesang ; Josef Wagner, Konrad Nachtigall ; Dietrich Henschel, Sixtus Beckmesser ; Andrew Greenan, Fritz Kothner ; André Post, Balthasar Zorn ; Henry Moss, Augustin Moser ; Bernhard Spingler, Hermann Ortel ; Mark Richardson, Hans Schwartz ; Martin Snell, Hans Folz ; Klaus Florian Vogt, Walther von Stolzing ; Toby Spence, David ; Anja Harteros, Eva ; Fredrika Brillembourg, Magdalena ; Dioges Randes, Nachtwächter. Chœur du Grand-Théâtre et Chœur Orpheus de Sofia (cheffe de chœur : Ching-Lien Wu), Orchestre de la Suisse Romande, direction : Klaus Weise.

En 1979, le Hans Sachs de Karl Riddersbusch et le Walther von Stolzing de montaient sur les planches du Grand-Théâtre de Genève. On imaginait mal qu’une nouvelle production puisse détrôner le souvenir encore vivace de ces monstres sacrés du chant. Vingt-sept ans plus tard, c’est chose faite. Le chant et ses interprètes ont repris leur place sur une scène que le prestige passé n’aurait jamais dû abandonner. Les voix existent, il faut les engager. Elles sont l’opéra. Elles coûtent cher ? Le public accouru pour les entendre leur a réservé un triomphe et a vite oublié le prix des places sensiblement augmenté pour l’occasion.

« Gardez-vous bien de mépriser les maîtres ». Dans cette ultime harangue, assailli par le doute qui s’est introduit dans son âme quand le jeune Walther von Stolzing a exprimé son art nouveau de la poésie et du chant, le baryton-basse (Hans Sachs) touche au sublime. Un chant au bord des larmes, une voix presque cassée par l’émotion, il couronne d’une immense lumière l’autorité musicale qu’il impose tout au long de cette inoubliable soirée de chant wagnérien. Les mots sont peu de choses devant l’évidence de ce talent. Quoique avare du geste, reste majestueux dans son théâtre, exprimant en musique ce que les mots semblent impuissants à dire. Passant lourdement d’un siège à un autre, il est l’homme fatigué par la vie, par le travail, par la sagesse qu’on lui prête. Qu’il s’interroge, qu’il doute, qu’il dise sa douleur, qu’il proclame enfin, chante avec une authenticité qui s’extériorise au-delà même de la musique. Là, Wagner même laisse la place. Mais ces extraordinaires moments de grâce artistique n’effacent pas pour autant la touchante voix usée de Walter Fink (Veit Pogner). Quand, en père offrant sa fille au vainqueur de la joute vocale, il abandonne son âme, sa raison d’être et sa vie enfin, la basse peine à exprimer son chant dans toute la rigueur musicale de la partition. Mais la conscience de ses limites le grandit encore dans son humanité. Même face à la jeunesse éclatante et merveilleuse de fraîcheur de l’apprenti d’Hans Sachs, le superbe (David). Avec une voix à laquelle aucun obstacle ne semble s’opposer, le ténor projette la clarté de son instrument avec une aisance insolente, et déroule son personnage avec un charisme débordant. Si ces trois chanteurs constituent l’évident ciment vocal de cette représentation, ils potentialisent le reste du plateau vocal par ailleurs excellent. Aux côtés de la clarté d’émission d’un (Fritz Kothner) survolté, la voix plus sophistiquée et très lyrique de (Sixtus Beckmesser) semble à priori hors de l’image traditionnelle du personnage à la fois comique et antipathique du concurrent malheureux voulu par Wagner. Mais force est d’admirer le baryton qui réussit à changer progressivement son registre vocal pour glisser lentement vers la folie dont l’expression trouvera son apothéose dans l’échec de sa prestation vocale devant les Maîtres.

Mais c’est avec la voix singulière du ténor (Walther von Stolzing) que se pose la question de savoir s’il est à sa place dans cette œuvre taillée pour un heldentenor wagnérien. Après tout, Walther von Stolzing n’est-il pas le chanteur qui bouscule la tradition ? Certes avec lui nous sommes loin de Sandor Konja, ou qui ont marqué le rôle. Pourtant, avec un métal clair, le timbre parfois même éclatant, sur des graves un peu limités, il attaque ce rôle avec un phrasé de ténor mozartien. Au bord du nasal, il chante avec une heureuse facilité même si parfois son expressionnisme paraît quelque peu scolaire.

Du côté féminin, les sopranos (Eva) et Fredrika Brillembourg (Magdalena) jouissent d’un bel instrument vocal. Attifée d’une robe peu séduisante, la première ne peut aucunement mettre son personnage en valeur. Son costume lui confère une attitude quelque peu nunuche qui sied mal à la beauté de son timbre vocal. A sa décharge, comme à celle de sa compagne de scène, il faut bien reconnaître que dans cet opéra, Wagner n’a musicalement pas été très inspiré par ces rôles de femmes.

Si les chanteurs réunis à Genève brûlaient les planches, rien ne se serait si bien potentialisé sans la formidable direction d’acteurs de . Hormis la scène de bagarre générale du deuxième acte, Die Meistersinger von Nürnberg est une œuvre très statique. En grand maître de la mise en scène, inculque le mouvement, le déplacement, l’attitude, le regard, le théâtre des intentions à chacun de ses personnages. Sans bousculer la tradition, sans autre « liberté » que de réinstaller l’intrigue wagnérienne dans un XIXe siècle industriel, il peint des ambiances sombres de villes aux hauts murs de briques brunes. Comme Sacha Guitry qui, parlant d’une femme, disait « qu’on voyait que son maquillage était invisible », la mise en scène de ne se voit pas tant elle est poussée dans les plus grands retranchements du geste naturel.

Dans la fosse, dirige avec sensibilité un très à l’aise. Installant de beaux climats musicaux, le chef allemand met son expérience au service de l’œuvre laissant parfois le temps aux harmonies wagnériennes de s’envoler dans l’espace d’un théâtre qui, sous le charme de ces courtes pauses, retient son souffle. Et comme toujours, le Chœur du Grand-Théâtre renforcé par le Chœur Orpheus de Sofia est préparé d’impeccable manière par la cheffe . Là encore, l’évidence est si présente qu’on peine à imaginer l’énorme travail accompli avec cette majorité de chanteurs non-professionnels.

Prochaines représentations : Les 17, 20, 23, 28 et 31 décembre 2006

Crédits photographiques : © Mario del Curto

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Genève. Grand-Théâtre. 10-XII-2006. Richard Wagner (1813-1883) : Die Meistersinger von Nürnberg, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène et décors : Pierre Strosser. Costumes : Patrice Cauchetier. Lumières : Joël Hourbeigt. Avec : Albert Dohmen, Hans Sachs ; Walter Fink, Veit Pogner ; Ivan Matiakh, Ulrich Eisslinger; Matthias Aeberhard, Kunz Vogelgesang ; Josef Wagner, Konrad Nachtigall ; Dietrich Henschel, Sixtus Beckmesser ; Andrew Greenan, Fritz Kothner ; André Post, Balthasar Zorn ; Henry Moss, Augustin Moser ; Bernhard Spingler, Hermann Ortel ; Mark Richardson, Hans Schwartz ; Martin Snell, Hans Folz ; Klaus Florian Vogt, Walther von Stolzing ; Toby Spence, David ; Anja Harteros, Eva ; Fredrika Brillembourg, Magdalena ; Dioges Randes, Nachtwächter. Chœur du Grand-Théâtre et Chœur Orpheus de Sofia (cheffe de chœur : Ching-Lien Wu), Orchestre de la Suisse Romande, direction : Klaus Weise.

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