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47e Semana de Música Religiosa : Semaine Sainte et musique au centre de l’Espagne.

Connaît-on Cuenca ? Au beau milieu de La Mancha, située à 1000 mètres d’altitude, Cuenca est une ville médiévale déclarée au Patrimoine Mondial de l’Humanité et candidate au poste de « Capitale européenne de la Culture » pour 2016. Accrochée en haut de son rocher, la ville est fameuse pour ses casas colgadas (maisons suspendues), ses nombreuses églises et surtout sa cathédrale, unique exemple de style gothique anglo-normand dont la façade n’est pas sans rappeler Notre-Dame de Paris.

Depuis 1962 un festival vient donner un contrepoint musical aux processions de la Semaine sainte : la Semana de Música Religiosa (Semaine de Musique Religieuse). Les noms qui se sont succédés laissent entrevoir l’importance de cette manifestation, pourtant inconnue en France. Des artistes espagnols certes, avec et ses ensembles, l’Orfeon Donnostiarra, le Coro Nacional de España, la Joven Orquestra de España, la Compagnie Ana Yepes, etc. Mais aussi des solistes et ensembles de toute l’Europe, et non des moindres : L’Arpeggiata & Cristina Pluhar, , & Sir , , Orchestre des Champs-Elysées & , , Levon Chilingirian, … Le festival ne se limite pas aux concerts, tables rondes, conférences, spectacles scéniques sont aussi au programme. Et n’oublions pas que nous sommes en Espagne pendant la Semaine sainte : les offices en la cathédrale sont illustrés musicalement par les musiciens invités. Chaque année un artiste est « en résidence ». Pour 2008, ce fut le pianiste Peter Donohœ, année Messiaen oblige. D’ailleurs on remarquera, Ensemble et de Toulouse exceptés, l’absence d’artistes français. La directrice artistique, Pilar Tomas, a été navrée de cet état de fait : alors que les services culturels des ambassades de Belgique, Pays-Bas, Royaume-Uni et Italie ont bien voulu collaborer, la représentation française à Madrid est restée désespérément muette. Le site de la Fondation Messiaen, qui liste scrupuleusement les concerts de notre compositeur célébré en 2008, a oublié Cuenca. Peter Donohœ, Prix Tchaïkovski en 1982, a pourtant été l’élève d’Yvonne Loriod au CNSM de Paris…

ResMusica peut s’enorgueillir d’avoir été le seul média français présent – avec La Lettre du Musicien – à ce festival. De l’autre coté des Pyrénées le monde du journalisme, au moins au niveau musical, semble plus décontracté : la presse Internet joue sur un pied d’égalité avec la presse papier, les directeurs d’AudioClasica, Scherzo et MundoClasico se soucient bien peu du support du média voisin et concurrent dans leurs discussions. Nous avons pu suivre l’ensemble des concerts de la fin de la Semaine Sainte

Jeudi Saint : Messiaen, Britten et créations contemporaines

Premier concert à midi, dès la descente d’avion, dans le Teatro-Auditorium, une construction récente, engoncée dans les gorges du rio Huecar au pied de la vieille ville, assez laide vue de l’extérieur mais réussie à l’intérieur, avec une bonne acoustique. Le pianiste et chef d’orchestre néerlandais venait diriger la Joven Orquestra de España (l’équivalent de l’Orchestre Français des Jeunes) dans un programme 100% Messiaen. possède la voix de « grand soprano dramatique » exigée pour les Poèmes pour Mi. Sous la direction de Reinbert de Leew la Joven Orquestra de España fait preuve d’un dynamisme et d’une cohérence digne des plus grands ensembles professionnels. En revanche ces dames du Coro Nacional de España déçoivent dans les Trois petites liturgies de la présence divine : le texte est inaudible, la mise en place erratique.

Le concert de l’après-midi se tenait à la fondation Antonio Saura, musée consacré au peintre du même nom, frère du réalisateur . L’Ensemble Duix (Jill Feldman, soprano, Kees Bœke et Antonio Politano, flûtes bec) qui se produit essentiellement dans le musique ancienne y donnait un curieux programme de créations contemporaines. Il terzo congegno del sole passante de Gabriele Manca (né en 1957) sur un texte médiéval en grec ancien n’est pas sans rappeler les incantations stylisées de dans Oresteïa ou Serment-Orkos. 4 IN 3 IN 2 IN 1 de Kees Bœke (né en 1950) est un étrange jeu de flûtes à bec où les instrumentistes chantent en même temps qu’ils jouent, créant ainsi des interférences sonores entre les différentes sources. Bien moins intéressante et bien trop longue était VCS 7 du même compositeur, paraphrase ennuyeuse du Veni Creator Spiritus.

Retour au Teatro-Auditorio en soirée, avec le War Requiem de Britten donné par les forces de la RAI. Enfin, ce qu’il en reste. Que cela serve de leçon à Radio-France : la RAI a fermé dans les années 90 trois orchestres sur les quatre qu’elle possédait. Seule la formation turinoise a survécu, amputée de son cœur professionnel. Malheureusement le Chœur Philharmonique Ruggero Maghini qui lui a succédé, toute formation amateur de haut niveau qu’elle puisse être, est largement insuffisant. Le Chœur de l’Orchestre de Paris, tout autant amateur, fait preuve de bien plus d’homogénéité et de précision. L’Orchestre Symphonique National de la RAI est en panne de directeur musical et cela s’entend. Le chef espagnol Juanjo Mena dirige ses troupes vaillamment, et si les vents font preuve d’une certaine cohésion, le pupitre de cordes laisse à désirer. Les trois solistes (Nancy Gustafson, Augustin Prunell-Friend, Christopher Robertson) et le chœur d’enfants I Piccoli Musici sont en revanche excellents.

Vendredi Saint : Messiaen, Schütz, Verdi

Point de repos pour ce jour férié en Espagne. Peter Donohœ dans l’Espace Torner, église désacralisée devenue musée, rend hommage à avec le Tombeau pour de , composé en 1994, pour piano et bande magnétique. Œuvre courte qui condense en peu de temps tous les poncifs relatifs au compositeur célébré, avec un subtil jeu d’écho et de transformation sonore entre l’instrument et les sons électroacoustiques. Cette œuvre était immédiatement suivie du célèbre Quatuor pour la fin du temps. Si le jeu de Peter Donohœ et du violoncelliste Robert Cohen sont irréprochables, il n’en est pas de même pour le violoniste Levon Chilingirian qui use et abuse du portamento. La déception vient du clarinettiste José Luis Estellés, qui fait preuve de défauts techniques très préoccupants.

Le concert de l’après-midi fait honneur à la Passion, avec Die Sieben Worte Jesu Christi am Kreuz SWV 478 et les Musikalische Exequien SWV 279 à 281 d’. Excellente interprétation de ces œuvres par la Capilla Flamenca dirigée depuis le chœur par , qui sait faire ressentir par ses interprètes l’importance de chaque mot dans ces motets pour la Passion.

Le Vendredi Saint se finit en « fanfare » avec un Requiem de Verdi plus tonitruant que jamais, avec les forces orchestrales et chorales de la veille, qui font preuve des mêmes défauts d’un jour à l’autre. Au moins ça n’empire pas. Le plateau de solistes souffre d’un grand déséquilibre. La soprano Danna Glaser n’a pas la voix pour l’œuvre, la mezzo Ildiko Komlosi possède les notes mais pas le style, le ténor Vicente Ombuena arrivé quelques heures avant le début du concert en remplacement de Giuseppe Sabbatini fait ce qu’il peut. Seul tire dignement son épingle du jeu. Quant à Juanjo Mena, il fait ce qu’il peut avec ce qu’il a, mais ce chef d’orchestre gagnerait à être entendu dans de meilleures conditions.

Samedi Saint : , Mahler et Brahms

A midi, déménagement du festival à l’église romane Nuestra Señora de la Natividad du village voisin d’Arcas, édifice religieux du XIIIe siècle à nef unique, flanqué d’un portique en arche servant également de campanile pour un programme consacré à l’, cet espace encore mal connu de l’histoire de la musique qui précède immédiatement la Renaissance. On retrouve dans l’ensemble Tetraktys Jill Feldman et Kees Bœke avec Julla Schmidt (soprano), Marta Graziolino (harpe) et Silvia Tecardi (vielle). Les œuvres jouées alternent des motets et chansons de Matteo Da Perugia avec des anonymes des XIVe et XVe siècles. L’ensemble des musiciens habitent littéralement cette musique exigeante, d’une grande complexité (l’isorythmie est poussée à son comble).

Changement d’ambiance le soir au Teatro-Auditorium, avec l’ dans Totenfeier de Mahler, version originale du premier mouvement de la Symphonie n°2. D’après les témoignages de l’époque, Mahler dirigeait son unique poème symphonique avec rage et tension. fait de même, la tension est à son comble dans cette page impressionnante de vingt minutes. L’ sonne presque comme une formation moderne au niveau de la puissance. Seul le timbre des vents et le déséquilibre entre ceux-ci et les cordes – bien moins nombreuses que dans une formation « traditionnelle »- trahissent l’» âge » des instruments. Dans le Requiem Allemand de Brahms la performance de l’orchestre est lésée par des tempi bien trop rapides. Le chœur (Colegium Vocale Gent) est excellent, comme il se doit. La lecture d’Herreweghe est limpide, claire, on ne perd pas une miette du texte, les voix des solistes (Sybilla Rubens et ) sont en accord avec cette vision… finalement bien peu romantique ! Débarrassé de tout poids, ce Requiem Allemand sonne de manière curieusement optimiste. Presque un contresens pour une telle œuvre.

Dimanche de Pâques : Drame liturgique médiéval

Point de clôture tonitruante pour cette 47e Semana de Música Religiosa de Cuenca mais un sobre drame médiéval, Ubi est Christus, porté par les membres de l’ensemble Alia Musica. De très discrets jeux de lumières, des mouvements stylisés (les chanteuses se prenant les cheveux devant la tombe du Christ rappellent les pleureuses typiques du bassin méditerranéen occidental) au service de cette retranscription d’un mystère médiéval extrait du Manuscrit de Vic (XIIe) en font un spectacle sobre et émouvant, dans l’étroite Capella del Espirito Sancto, petite église attenante à la cathédrale, construite à flan de falaise, surplombant le vide. Longue vie à cette Semana de Música Religiosa de Cuenca, rendez-vous en 2009 pour une 48e édition. Espérons que les artistes français y seront un peu plus présents.

Crédit photographique : Les maisons suspendues de Cuenca sous la neige © Pilar Sanz; Cathédrale de Cuenca © Pablo Alberto Salguero Quiles; Peter Donohœ © Sussie Ahlburg; Reinbert de Leeuw © DR; Juanjo Mena © Bilbao Orkestra Sinfonikoa;; Robert Cohen © DR; © DR; Ensemble Tetraktys © DR; Philippe Herreweghe © Sandrine Willems; Alia Musica © DR

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