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Anna Caterina Antonacci n’ose pas Medea

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Turin. Teatro Regio. 12-X-2008. Luigi Cherubini (1760-1842) : Medea, opéra en trois actes sur un livret de François-Benoît Hoffman, version italienne de Carlo Zangarini. Mise en scène, décors et costumes : Hugo de Ana. Lumières : Pascal Merat. Avec : Anna Caterina Antonacci, Medea ; Giuseppe Filianoti, Giasone ; Cinzia Forte, Glauce ; Giovanni Battista Parodi, Creonte ; Sara Mingardo, Neris ; Diego Matamoros, chef de la garde du Roi ; Erika Grimaldi, première servante ; Luisa Francesconi, deuxième servante. Chœur et orchestre du Teatro Regio (chef de chœur : Roberto Gabbiani), direction musicale : Evelino Pidò.

Médée, c’est le drame d’une femme qui perd tout, son monde, son amour, ses repères, sa dignité. Dans sa douleur, elle perd aussi la raison qui la mènera jusqu’au meurtre de ses propres enfants pour venger son honneur perdu. Qui a vu et entendu sublimer Cassandre dans Les Troyens de Berlioz au Théâtre du Châtelet à Paris ou au Grand Théâtre de Genève ne peut que l’imaginer empoignant l’emblématique personnage d’Euripide. Mais Médée n’est pas Cassandre. Si la seconde incarne une femme du doute et de la peur, la première est une femme blessée dont la tristesse et l’humiliation lui font perdre la raison. Maria Callas, , , Léonie Rysanek, Gwyneth Jones ont marqué ce rôle de leur empreinte. Ces grandes Médée du théâtre lyrique ont en commun leur incontestable talent de tragédienne. Voir Leonie Rysanek aux arènes d’Arles, tourner en cercles dans sa dérive mentale lors de la scène finale glace le sang. Aujourd’hui, se doit encore de s’imprégner du personnage pour lui en extirper l’essence. Pour donner au public cette étrange impression que le théâtre donne de vivre le drame en direct, de pressentir le pire, de donner la chair de poule, de sentir l’étreinte insoutenable de l’angoisse. Qu’on ne se méprenne pas, la soprano italienne est certainement la seule actuellement à pouvoir se mesurer à ce rôle mythique. Et elle le prouve sur la scène du Teatro Regio. La voix est somptueuse, mais presque trop. Le chant est sublime, mais lui aussi presque trop beau. Même si ses regards sont désespérés, son théâtre ne prend pas le relais de sa folie naissante et du crime qu’elle est sur le point d’accomplir. Medea est un personnage extrême, ne l’ose pas encore. Devant un tel rôle, seule la personnalité de celui l’interprète lui donne sa dimension tragique. Aucun metteur en scène ne peut créer Medea à son désir. On ne dirige pas Medea, on est Medea.

Dans son choix scénique, transpose très esthétiquement le drame euripidien sur un bord de mer de la Grèce des années vingt. Dans son très beau décor rappelant les plages de Trouville d’Eugène Boudin, devant une grande barque à voiles afflanquée à quelques rochers, quelques jeunes gens et jeunes filles se répandent sur le sable. Deux servantes se réjouissent du prochain mariage de Glauce. La première d’entre elles () impressionne par la beauté de sa voix et l’aisance de son chant. Pas trop étonnant lorsqu’on apprend que cette soprano chantera Mimi de La Bohème de Giacomo Puccini dans le prochain spectacle du Teatro Regio. Une servante de grand luxe. Fort de cette entrée en matière des plus brillantes, on s’attend à ce que le rôle de Glauce soit à la hauteur de ce qu’on vient d’entendre. Malheureusement, si les aigus de Cinzia Forte sont éclatants, le registre médium-grave souffre d’un large et gênant vibrato. Le roi Créon, son père, () possède un instrument vocal de qualité quoique sans grand caractère. La déception majeure de la distribution reste cependant celle de la prestation du ténor Giuseppe Filianotti (Giasone) qui ne possède plus d’autres limites vocales que de chanter à pleine voix tout au long de l’opéra. Tendant à crier sa colère plutôt que de la moduler, sa justesse vocale atteint rapidement des frontières fâcheuses. Dommage, car il laisse percer sa très belle voix lorsqu’il en contient la puissance.

Alors qu’on goûte chaque instant de la belle Anna Caterina Antonacci, en se disant qu’on est en train de déguster ce qu’il y a de mieux au menu, l’entrée de (Neris) bouleverse la donne. On sait la voix de la contralto italienne, capable d’émouvoir les pierres mais, lorsque confrontée à la déjà impeccable sonorité vocale d’Anna Caterina Antonacci, on mesure combien la rareté de ce timbre touche aux larmes. Déjà dans les récitatifs précédant son air «Solo un pianto con te versare», on retient son souffle tant l’émotion est palpable. Dès cet instant, la scène du Regio est habitée par la grâce. Quelle authenticité, quelle profondeur de voix, quelle diction admirable, quel sens du drame, quelle générosité. Agissant comme un catalyseur, transforme la scène du Regio. Jusqu’à la scène finale, sa présence dynamise les autres protagonistes qui élèvent leur chant au niveau de celui de la mezzo, le théâtre du réel se sublime par l’évidence de la dévotion artistique.

Un spectacle de grande tenue vocale et théâtrale qui ne serait pas complète sans louer les couleurs extrêmes du drame de l’Orchestre du Regio sous la baguette d’un plus dynamique que jamais.

Crédit photographique : Anna Caterina Antonacci (Medea) © Ramella & Giannese Fondazione Teatro Regio di Torino

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Turin. Teatro Regio. 12-X-2008. Luigi Cherubini (1760-1842) : Medea, opéra en trois actes sur un livret de François-Benoît Hoffman, version italienne de Carlo Zangarini. Mise en scène, décors et costumes : Hugo de Ana. Lumières : Pascal Merat. Avec : Anna Caterina Antonacci, Medea ; Giuseppe Filianoti, Giasone ; Cinzia Forte, Glauce ; Giovanni Battista Parodi, Creonte ; Sara Mingardo, Neris ; Diego Matamoros, chef de la garde du Roi ; Erika Grimaldi, première servante ; Luisa Francesconi, deuxième servante. Chœur et orchestre du Teatro Regio (chef de chœur : Roberto Gabbiani), direction musicale : Evelino Pidò.

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