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Cassandra / Elektra, la folie des Atrides

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Berlin. Deutsche Oper. 31-I-2009. Vittorio Gnecchi (1876-1954) : Cassandra, tragédie en 1 acte sur un livret de Luigi Illica et du compositeur. Avec : Gustavo Porta, Agamennone ; Susan Anthony, Clitennestra ; Nora Gubisch, Cassandra ; Piero Terranova, Egisto ; Nathan Myers, Prologue.

Richard Strauss (1864-1949) : Elektra, tragédie en 1 acte, sur un livret de Hugo von Hofmannstahl. Avec : Agnes Baltsa, Klytämnestra ; Janice Baird, Elektra ; Manuela Uhl, Chrysothemis ; Burkhard Ulrich, Aegisth ; Egils Silins, Orest.

Mise en scène : Kirsten Harms. Décors et costumes : Bernd Damovsky. Lumières : non crédité. Chœur du Deutsche Oper (chef de chœur : William Spaulding), Orchestre du Deutsche Oper Berlin, direction musicale : Kazushi Ono

Nous connaissons l’infortune de , compositeur de Cassandra, tragédie lyrique créée à Bologne en 1905 sous la baguette d’Arturo Toscanini. Après qu’un musicologue italien eut souligné des rapprochements thématiques entre cet ouvrage et Elektra, créée quatre ans plus tard, la polémique s’engagea et Gnecchi se retrouva lui-même accusé de plagiat malgré l’antériorité de son opéra… De telles accusations ne sont plus de mise, mais il faut saluer l’initiative du Deutsche Oper de Berlin qui programme les deux ouvrages en une même soirée. Outre les comparaisons musicales qu’il autorise, le diptyque nous permet de suivre la tragédie des Atrides, du retour victorieux d’Agamemnon au meurtre d’Egisthe. , intendante du Deutsche Oper, s’efforce d’ailleurs dans sa mise en scène de souligner cette continuité en s’appuyant sur le symbole de la hache omniprésente, de l’entrée en scène de Clytemnestre dans Cassandra à la vengeance d’Oreste, qui apparaît à la fin de l’ouvrage sous les traits de son père. Pour le reste, son travail ne nous a guère convaincu avec une scénographie réduite au strict minimum (Cassandra se déroule pour l’essentiel devant une cloison hermétique tandis que les personnages d’Elektra pataugent dans un bain de terre) et une régie laissant le plus souvent les chanteurs livrés à eux-mêmes. Au moins, à une carcasse sanguinolente près, nous épargne-t-elle les fautes de goût communes au Regietheater.

Cassandra est une partition fort intéressante : très italienne dans ses épanchements lyriques qui auraient pu naître de la plume de Giordano, pénétrée dans son versant dramatique par des influences allemandes et marquée par des recherches formelles visant à renouer avec la tragédie grecque. La masse impressionnante des chœurs y exerce une fonction de commentateur à l’antique, et le tissu thématique assez dense dément la réputation de dilettante dont a souffert Gnecchi dans son pays. Le prologue offre au baryton américain Nathan Myers l’occasion d’afficher une voix saine et expressive, mais la représentation prend toute sa dimension avec l’entrée en scène de qui n’a rien perdu de ses qualités vocales : lumière et sensualité du timbre, qualité de la ligne de chant et pureté des aigus. De plus, la cantatrice s’investit farouchement dans le personnage de Clytemnestre, nous livrant un monologue engagé et poignant. lui donne une piètre réplique en campant un Egisthe engorgé, au volume confidentiel et dépourvu de tout charisme. Le ténor argentin se montre plus valeureux dans le lyrisme d’Agamemnon, et signe une prestation puissante, colorée et nuancée. Dans le rôle titre, , nouvelle venue dans la production, séduit par son engagement dramatique qui donne tout son poids à sa vision, et les couleurs fauves de son mezzo, mais affiche un large vibrato qui pose question : fatigue passagère ou dangereuse fréquentation de rôles dramatiques ces derniers mois ? Les généreux chœurs du Deutsche Oper se montrent, quant à eux, à la hauteur de la tâche, après quelques décalages initiaux.

Après cette passionnante découverte, place à . Côté masculin, se montre bien plus à sa place en Egisthe qu’en Da-ud la veille, et assure un solide Oreste. Côté féminin, , sans réellement imposer une personnalité vocale, possède l’atout majeur d’une Chrysotemis : un aigu lumineux. Nous retrouvons avec plaisir , aux moyens remarquablement conservés, particulièrement dans l’aigu, et dont les inégalités de registre se révèlent dans ce rôle autant d’atouts expressifs. En dépit d’une robe encombrante lui interdisant presque tout mouvement et d’une coiffure la transformant en Cruella, elle confère beaucoup d’impact à Clytemnestre.

Le public berlinois a réservé un accueil triomphal à , interprète du rôle titre. Pour bien connaître l’Elektra de la cantatrice américaine, nous reconnaissons avoir été totalement bluffé par sa performance. Saisis d’entrée par ses notes acérées (aigus tranchants et graves saisissants), nous subissons la fascination de cette énergie vocale triomphante, d’apparence inépuisable. Cette voix homogène et d’une puissance impressionnante, survolant l’orchestre avec une déconcertante facilité, reste cependant capable de se plier à des piani subtils lorsqu’il s’agit d’aborder «Allein ! Weh, ganz allein». Dans cette production, nous la trouvons plus inhumaine que précédemment, ne s’apaisant réellement qu’auprès d’Oreste dans la scène de la reconnaissance.

A la baguette d’un orchestre riche de sonorités, accomplit un travail d’une grande probité, recherchant l’équilibre davantage que l’emphase et respectant la spécificité de chaque ouvrage. S’il met remarquablement en valeur l’habileté instrumentale de Gnecchi, il faut convenir en revanche que sa lecture d’Elektra, si elle n’encourt aucun reproche et nous convainc par sa maîtrise de l’architecture sonore, ne renouvèle guère notre approche de l’œuvre. Il n’en contribue pas moins au plein succès d’une soirée que nous n’oublierons pas de sitôt.

Crédit photographique : (Clytemnestre) (Egisthe) & (Chrysothemis) © Barbara Aumüller / Deutsche Oper Berlin

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Berlin. Deutsche Oper. 31-I-2009. Vittorio Gnecchi (1876-1954) : Cassandra, tragédie en 1 acte sur un livret de Luigi Illica et du compositeur. Avec : Gustavo Porta, Agamennone ; Susan Anthony, Clitennestra ; Nora Gubisch, Cassandra ; Piero Terranova, Egisto ; Nathan Myers, Prologue.

Richard Strauss (1864-1949) : Elektra, tragédie en 1 acte, sur un livret de Hugo von Hofmannstahl. Avec : Agnes Baltsa, Klytämnestra ; Janice Baird, Elektra ; Manuela Uhl, Chrysothemis ; Burkhard Ulrich, Aegisth ; Egils Silins, Orest.

Mise en scène : Kirsten Harms. Décors et costumes : Bernd Damovsky. Lumières : non crédité. Chœur du Deutsche Oper (chef de chœur : William Spaulding), Orchestre du Deutsche Oper Berlin, direction musicale : Kazushi Ono

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