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Marthe Keller se trompe de Don Juan

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Genève. Grand Théâtre. 11-XII-2009. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Marthe Keller. Décors : Michael Yeargan. Costumes : Christine Rabot-Pinson. Lumières : Jean Kalman. Avec : Pietro Spagnoli, Don Giovanni ; Diana Damrau, Donna Anna ; Christoph Strehl, Don Ottavio ; Feodor Kuznetsov, Il Commendatore ; Serena Farnocchia, Donna Elvira ; José Fardilha, Leporello ; Nicolas Testé, Masetto ; Raffaella Milanesi, Zerlina. Chœur du Grand Théâtre (chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande, direction : Kenneth Montgomery

Passées les premières minutes du spectacle, visualisés les imposants décors coulissants de murailles de brique, une étrange impression d’ennui s’empare bientôt du spectateur. Est-ce l’effet sournois d’une digestion difficile ou de la fatigue de la journée ? Impossible, c’est Mozart qu’on joue ! Et qui plus est, Don Giovanni, le plus célébré des opéras du maître de Salzbourg ! Malgré les efforts pour conjurer le malaise, il persiste. Il ne peut venir de la fosse où le chef dirige un déjà bien engagé dans le drame qui perdra le séducteur. Ni des éclairages magnifiquement dosés de Jean Kalman. Ni des chanteurs ? Pour ce Don Giovanni, la scène genevoise réunit un plateau vocal d’une belle homogénéité. Alors ? Peu à peu, la lumière se fait dans l’analyse. La probable approche erronée de l’intrigue mozartienne et l’impossibilité de l’exprimer scéniquement s’imposent comme la cause de cet embarras.

Dans une de ses interviews largement répandues dans la presse locale, le metteur en scène explique à notre consœur Sylvie Bonier de «La Tribune» de Genève que «les femmes que Don Giovanni conquiert ne peuvent s’attacher à un simple playboy» et qu’elle s’est «attachée à leur rendre leur dignité et à pulvériser le machisme rampant et la misogynie tacite qui pourraient avantager le séducteur». Noble intention féministe, qui malheureusement ne trouve pas sa réalisation scénique. Malgré l’enjeu théâtral extraordinaire du mythe de Don Juan, livre une mise en scène sans talent, sans brillance. S’empêtrant dans la réalisation de son rêve féministe, se trompe de Don Giovanni. Avec une direction d’acteurs souvent traitée dans l’esquisse, les scènes de séduction tournent court, voire «sonnent» faux. Et les espaces trop ouverts handicapent l’expression théâtrale. Contraints de traverser la scène à grandes enjambées, les protagonistes peinent à crédibiliser l’intimité de leurs dialogues. Il n’est de scène qui ne se termine par la course des personnages vers les coulisses. Un théâtre trop éloigné de la réalité des dialogues. Dans cet univers inconsistant, les costumes pâlots de Christine Rabot-Pinson ajoutent à la fadeur du propos. Seule brille la tenue noire de Don Giovanni, résurgence d’un Rudolf Valentino, le séducteur-type du cinéma muet qui, sur la scène genevoise ne séduit malheureusement personne.

Manquant du charisme indispensable au rôle, campe un Don Giovanni sans grand éclat ne traduisant jamais la faconde et l’extravagance du personnage. Sa voix étrange chargée d’un léger grain reste remarquable d’intelligibilité même si, à l’occasion de quelques relâchements de l’attention, on note une tendance à l’émission nasale. A ses côtés, José Fardilha (Leporello) dose ses effets pour ne jamais tomber dans la caricature facile du personnage. Jouant avec allant un serviteur malin et futé, il excelle dans le double jeu de juge de conscience et celui de sa soumission intéressée à son maître. Quoique vocalement un peu courte, (Donna Elvira) défend intelligemment son rôle sans les excès souvent attachés à ce personnage omniprésent, fréquemment ridiculisé en empêcheuse de tourner en rond de Don Giovanni. La belle complicité scénique de (Masetto) et (Zerlina) met un peu de vérité dans ce désert théâtral dispensant quelques-uns des rares moments vivant de la soirée. La voix éteinte, les aigus tendus, (Don Ottavio) déçoit. Où est le magnifique Tamino de La Flûte enchantée de l’enregistrement de Claudio Abbado ? Décevant aussi Le Commandeur de Feodor Kuznetsov qui manque sensiblement de présence vocale pour convaincre de son rôle justicier.

Avec la soprano (Donna Anna) le plateau vocal s’illumine. Alors qu’elle vient d’enregistrer un disque d’airs de colorature, on pouvait émettre quelques doutes quant à sa capacité d’aborder la vocalité engagée requise pour Donna Anna. Abordant avec crânerie son rôle, elle en délivre une expressivité superbe même si elle reste dans une retenue de classe un peu trop conventionnelle pour quelqu’un qui, à son cœur défendant, en pince pour l’assassin de son père.

Déjà lors des représentations de ce même Don Giovanni au Metropolitan Opera de New-York où il avait été créé en 2003, puis repris dans les saisons suivantes, certaines critiques faisaient état de ce manque de vivacité scénique. Comment un metteur en scène conscient peut-il ignorer, ou ne pas voir, la réalité des propos et ne pas faire en sorte d’en améliorer l’esprit quand l’opportunité lui est offerte de remonter son spectacle dans un autre théâtre ? Mystère !

Crédit photographique : (Don Ottavio), (Donna Anna), (Don Giovanni), (Donna Elvira) © GTG/Carole Parodi

 

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Genève. Grand Théâtre. 11-XII-2009. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Marthe Keller. Décors : Michael Yeargan. Costumes : Christine Rabot-Pinson. Lumières : Jean Kalman. Avec : Pietro Spagnoli, Don Giovanni ; Diana Damrau, Donna Anna ; Christoph Strehl, Don Ottavio ; Feodor Kuznetsov, Il Commendatore ; Serena Farnocchia, Donna Elvira ; José Fardilha, Leporello ; Nicolas Testé, Masetto ; Raffaella Milanesi, Zerlina. Chœur du Grand Théâtre (chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande, direction : Kenneth Montgomery

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