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Giulio Cesare à Paris : Haendel remisé dans les caves!

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra National de Paris. 20-I-2011. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Giulio Cesare in Egitto, opéra en trois actes sur un livret de Nicola Francesco Haym, d’après Giacomo Francesco Bussani. Mise en scène et costumes : Laurent Pelly. Décors : Chantal Thomas. Lumières : Joël Adam. Avec : Lawrence Zazzo, Giulio Cesare ; Varduhi Abrahamyan, Cornelia ; Isabel Leonard, Sesto ; Natalie Dessay, Cleopatra ; Christophe Dumaux, Tolomeo  ; Nathan Berg, Achilla  ; Dominique Visse, Nireno ; Aimery Lefèvre, Curio. Chœurs de l’Opéra National de Paris (chef de chœur : Alessandro di Stefano). Orchestre du Concert d’Astrée, direction : Emmanuelle Haïm.

Avec le ticket gagnant «Pelly-Dessay», nombreux étaient les spectateurs à miser leurs attentes sur une affiche pour le moins prometteuse. Et pourtant, c’est bien de ces deux stars du monde lyrique qu’est venue la relative déception occasionnée par cette nouvelle production de Giulio Cesare, un des opéras les plus accomplis de Haendel.

Si le concept scénique retenu par aurait peut-être été original il y a une dizaine d’années, il donne aujourd’hui l’impression de déjà vu et devient vite lassant passé l’amusement des premiers instants. L’action se situe dans les caves d’un musée, sans doute celui du Caire, où sont amoncelés de toute part des bustes à l’antique, des statues de marbre ou de granite, et autres vases ou potiches rescapés de diverses fouilles archéologiques. Giulio Cesare et Curio s’échappent de leurs vitrines, Cléopâtre apparaît juchée sur le gigantesque Ramsès de Memphis, et les personnages sont régulièrement entreposés sur des diables manipulés par les magasiniers du musée. Tout ce petit monde – conservateurs, restaurateurs, autres machinistes – cohabite avec les personnages du drame. S’agit-il de montrer que ces derniers ne sont que les marionnettes d’un genre lyrique devenu lui-même poussiéreux, tout juste bon à hanter les caves d’un musée ? Nul ne le saura… Au deuxième acte, c’est dans un défilé de toiles de maître qu’évoluent les personnages du drame : Cléopâtre apparaît à l’intérieur d’un tableau baroque au cours de la scène du Parnasse, Nireno exhibe le portrait de Haendel par Thomas Hudson au moment où Giulio entonne «Se in fiorito ameno prato», etc. À quelques rares moments affleure le parallèle qui permettrait d’identifier le personnel du musée avec les armées romaines et égyptiennes.

Tout cela est bien peu pour meubler trois heures et demie de musique ! En sacrifiant la puissance du drame haendélien, essentiellement suscitée par la dimension musicale, à l’anecdotique, au luxe gratuit des reproductions archéologiques (fort belles au demeurant) et à tout ce qui fait aujourd’hui «tendance», Pelly ne fait que souligner les réelles difficultés qu’il y a à faire sortir l’opera seria du poids de ses conventions. D’autres metteurs en scène ont su pourtant véritablement animer la succession d’airs qui constitue la partition, et dégager la véritable théâtralité d’une œuvre dont les clés dramatiques ne sont pas, il est vrai, faciles à trouver.

Sur le plan vocal et musical, heureusement, la soirée offrait davantage de satisfactions. , dans le redoutable rôle de Giulio Cesare, s’affirme aujourd’hui comme un des contreténors les plus accomplis de sa génération, autant à l’aise dans la vocalise débridée que dans le chant legato et spianato : on aura rarement entendu un aussi beau «Aure». En début de soirée, pourtant, la relative faiblesse de son registre grave – une constante pour les contreténors qui abordent les parties toujours très graves du castrat alto Senesino – le force à recourir aux notes de poitrine de façon un peu intempestive. Très à l’aise en Tolomeo, aussi bien vocalement que scéniquement, confirme qu’il est sous-employé par les scènes lyriques françaises actuelles, et , avec le brin de voix qui lui reste, livre son habituel numéro comique en Nireno. Dans les rôles plus tragiques, déploie son superbe contralto pour les larmes de Cornelia, et offre elle aussi une magnifique prestation dans le rôle toujours aussi gratifiant, musicalement et scéniquement, de Sesto. Nathan Berg est lui aussi parfait en Achilla, même si le concept scénique lui fait accentuer peut-être exagérément la dimension comique de son personnage. , qui n’a pas grand-chose à faire, se montre un fort compétent Curio.

Reste le cas . La vocalité de la star française n’a jamais vraiment convenu à la phrase haendélienne, et la tessiture centrale de Cleopatra, qui convient idéalement à une voix de mezzo léger (Bartoli, Kozena, autrefois Tatiana Troyanos), ne met pas en valeur un instrument dont le médium a toujours été désespérément pauvre en harmoniques. Si Dessay réussit, grâce à son jeu habile et toujours aussi fluide, à rendre vifs et pétillants les airs légers de la première moitié de l’ouvrage – «Non disperar», «Tutto può», «Venere bella» –, si elle parvient également, à force d’intelligence et d’imagination musicales, à émouvoir dans «Se pietà» et «Piangerò», elle évite de justesse le désastre avec «Da tempeste», le morceau où on l’attendait le plus. Déstabilisée par une inquiétante panne vocale, terrassée par un trou de mémoire, elle massacre la première partie de l’air, mais parvient miraculeusement à se ressaisir et à finir dignement la soirée.

Au pupitre, fait enfin ses débuts à l’Opéra de Paris. Sa direction énergique et animée lui a valu les acclamations du public, même si l’on pouvait déplorer un certain manque d’imagination dans le choix des tempi et dans la construction d’une atmosphère théâtrale.

En somme, en dépit de l’agitation perpétuelle déployée sur scène, c’est bien le manque de théâtralité qui aura marqué une soirée décevante à plus d’un titre. Peut-être la captation vidéo prévue saura-t-elle apporter, avec la multiplicité des plans, un peu de variété à un spectacle qui, vu de la salle, semblait quelque peu tourner en rond.

Crédit photographique : (Giulio Cesare) & (Cleopatra) © Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

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