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Gennady Rozhdestvensky, le dernier des géants

Peu de chefs d’orchestres vivants peuvent se targuer d’être des légendes et surtout de représenter un pan entier de l’Histoire de la musique. À l’occasion de plusieurs sorties discographiques, ResMusica se penche sur le chef russe Gennady Rozhdestvensky.

Gennady Rozhdestvensky voit le jour en 1931, il est le fils du chef d’orchestre et pédagogue Nikolai Anosov et de la soprano Nathalia Rozhdestvenskaya. De manière à éviter les accusations de népotisme, le jeune musicien prend le nom de sa mère. Il étudie au Conservatoire de Moscou la direction d’orchestre, avec son père, et le piano avec Lev Oborin.

À l’âge de 20 ans, il effectue des débuts fracassants au Bolchoï, où il dirige le Casse-Noisette de Tchaïkovski. De 1951 à 1961, il est l’un des chefs d’orchestre en charge des ballets au Bolchoï. En 1956, on le retrouve en tournée, en Grande-Bretagne, avec la célèbre troupe, avec, entres autres, Romeo et Juliette de Prokofiev avec l’étoile Galina Ulanova.

En 1961, il est désigné au poste de directeur musical de l’Orchestre de la radio de Moscou. Ces années 1960, à Moscou, sont musicalement bénies avec, outre Rozhdestvensky, (Orchestre d’Etat de Russie) et Kirill Kondrashin (Orchestre philharmonique de Moscou). Il cumule cette fonction avec celle de chef d’orchestre principal du Bolchoï (1964-1970) à la suite de Svetlanov. A la tête de l’opéra moscovite, il donne la première soviétique de l’opéra A Midsummer Night’s Dream de Britten et emmène régulièrement ses forces en tournée. L’étape londonienne de 1970, est marquée par une représentation légendaire de Boris Godounov de Moussorgski. En 1972, le chef est également en charge de l’opéra de chambre de Moscou, il y donne la première du Nez de Chostakovitch. Son action musicale est saluée par les plus hautes récompenses du régime rouge : Ordre du Drapeau rouge, Prix Lénine, Artiste de l’URSS…

Sa carrière prend alors un envol international. De 1974 à 1977, il est directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Stockholm. Entre 1978 et 1981, il assure la conduite de l’Orchestre de la BBC à Londres. Enfin, de 1981 à 1983, il est au pupitre de l’Orchestre symphonique de Vienne.

Malgré les tempêtes idéologiques et la montée de la contestation, le chef n’abandonna jamais l’URSS. En 1983, il prend la tête d’un nouvel orchestre : le symphonique du Ministère de la culture d’URSS. Il sera le vaillant directeur musical de la phalange jusqu’à l’effondrement de l’empire rouge, en 1991. Avec cette formation, il grave de nombreuses intégrales symphoniques : Chostakovitch, Glazounov, Bruckner et même Honegger.

Chef itinérant, il se fait remarquer aux pupitres des grands orchestres européens et américains. À Paris, il est l’invité régulier de l’Orchestre national de France et de l’Orchestre de Paris avec lesquels il enregistre plusieurs disques pour Erato. De 1991 à 1995, il revient à Stockholm, à la direction de la philharmonie Enfin, en 2000-2001, il est désigné comme directeur musical du Bolchoï, autant pour le ballet que pour l’opéra. Il donne la première mondiale de la version originale de l’opéra Le Joueur de Prokofiev.

Pédagogue recherché, il dispense des cours de direction d’orchestre. Il est marié depuis 1969, à la pianiste Viktoria Postnikova, leur fils Alexandre Rozhdestvensky, est un très bon violoniste.

La discographie du chef dépasse toute les normes imaginables. Il semble impossible d’en élaborer un catalogue raisonné entre : les disques officiels sous des labels reconnus (Melodya, Chandos, Nimbus, Erato, Decca, Emi), les enregistrements de concerts édités avec méticulosité (BBC Legends, Ica classics, Brilliant) ou les albums pirates, souvent mal captés, qui fleurissent sur le web. Un site russe avance le chiffre de près de 700 enregistrements, ce qui semble tout à fait plausible tant l’homme est un boulimique à la curiosité insatiable pour un chef de l’école russe. Il n’hésite pas à se confronter à : Nielsen, Hindemith, Berg, Lumbye, Walton, Berwald, Janacek, Busoni, Berlioz, Grieg, Britten, Holst, Honegger, Bruckner ou encore Vaughan-Williams ! …

Infatigable défenseur de la musique contemporaine, on lui doit de très nombreuses premières mondiales d’œuvres aux esthétiques aussi variées que celles de ou John Taverner sans oublier le soutien indéfectibles aux compositeurs russes contestataires des années 1960-1980 : Denisov, Kancheli, Lokshin, Schnittke, Smirnov, Volkonsky !

Gennady Rozhdestvensky chez Melodya

Label officiel de l’URSS, Melodya avait enregistré de nombreux témoignages du chef. Après la réédition d’une intégrale Sibelius légendaire, le label moscovite récidive et publie une nouvelle série de disques. Editorialement, les objets sont assez beaux et esthétiques, mais les acheteurs doivent garder à l’esprit que ces galettes ont gardé le « jus » de leur époque, essentiellement en matière de prise de son, au confort sonore loin des standards occidentaux de l’époque.

Alexandre Glazounov (1865-1936) : Intégrale des Symphonies. Orchestre symphonique du ministère de la culture d’URSS, direction : Gennady Rozhdestvensky. 1 coffret de 5 CD Melodya. Référence MEL 10 01 790. Enregistré entre 1983 et 1985. Notice de présentation en : russe et anglais. Durée : 323’34

Bien que complètement absent des salles de concerts, Glazounov est honoré par quelques intégrales russes (Svetlanov-Warner, Fedoseyev-Relief, Polyanski-Brilliant, Anissimov-Naxos) ou occidentales (Serebrier-Warner ou Otaka Bis). On connaît les forces et les faiblesses de la musique de Glazounov : une musique parfumée, jolie, rêveuse mais souvent gâchée par un académisme formel, des longueurs certaines et un style général interchangeable… Dans les années 1980, Gennady Rozhdestvensky fonce droit au but. La verdeur des timbres de l’Orchestre du ministère de la culture et son aspect râpeux rendent justice à cette musique. Le chef met l’accent sur la nostalgie toute russe des mélodies et leur capacité à emmener l’auditeur au cœur des forets campagnardes. La gestion des tempi est parfaite avec ce qu’il faut de rapidité pour éviter de trop faire claquer une orchestration souvent bruyante. Très solide, cette somme est certainement la meilleure approche, avec celle de Svetlanov, pour aborder ces pièces.

Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Intégrale des Symphonies. Orchestre symphonique de la Radio de Moscou, direction : Gennady Rozhdestvensky. 1 coffret de 3 CD Melodya. Référence : Mel 10 01 797. Enregistré entre 1965 et 1967. Notice de présentation en : russe et anglais. Durée : 229’08

L’intégrale des symphonies de Prokofiev, sous la baguette de Gennady Rozhdestvensky était un mythe de la musique enregistrée ! En effet, les multiples rééditions partielles (chez BMG ou d’autres labels peu scrupuleux) laissaient paraître un travail orchestral et une incandescence instrumentale phénoménale ! Cette réédition (enfin !) officielle rend justice au génie du chef. Bien évidemment, on est ici dans une matière orchestrale qui ressemble à de la lave en fusion tant le chef se veut éruptif avec un traitement monolithique et épique des partitions.

Une rage et une violence semblent jaillir de ces lectures. Le ton est donné dès les premières notes de la Symphonie classique. Pas de joliesse, pas de classicisme démonstratif, mais une puissance cauchemardesque en introduction de ce parcours. Le chef refuse tout enjolivement esthétisant des mélodies et de l’orchestration, pour arranger un choc brutal et mécanique des pupitres ! Les Symphonies n°2 et n°3, sorties des laminoirs bolchéviques, n’ont jamais été égalées ! Même la pureté orchestrale de la Symphonie n°5 est abandonnée au profit un drame instrumental tragique ! Ceux qui aiment l’optique « Concerto pour orchestre » d’un Karajan (DGG) ou d’un Ozawa (DGG) en seront pour leurs frais. Ce coffret s’impose sans peine comme la grande référence historique, aux côtés de (Phoenix).

Robert Schumann (1810-1856) : Intégrale des Symphonies. Orchestre national d’Estonie, direction : Gennady Rozhdestvensky. 1 coffret de 2 CD Melodya. Référence MEL CD 10 01879. Enregistré en 1978. Notice de présentation en : russe et anglais. Durée : 129’36

Complètement oubliée, cette intégrale Schumann voit le chef se produire à la tête de l’Orchestre national d’Estonie. Bien évidemment, la culture orchestrale de cette formation lui permet d’aborder Schumann avec une rare fraîcheur. Le chef cherche à alléger les effets et à mettre en avant l’imbrication des masses et même une légèreté dans le traitement des tutti alors que les tempi sont assez rapide. On est loin du gros barnum symphonique d’un Karajan ou de la puissance de décoffrage d’un Bernstein, particulièrement vigoureux (Sony), de même que le chef ne recherche pas la théâtralisation portée à l’extrême d’un Furtwängler dans la Symphonie n°4. Le Schumann de Rozhdestvensky avance et surtout respire. Au fond, sans le vouloir, le musicien a peut-être signé, la première grande relecture de ces partitions, bien avant les « baroqueux »ou les radicaux contemporains, mais avec une grande conviction et une belle originalité.

Igor Stravinsky (1882-1971) : Le Baiser de la fée. Grand orchestre symphonique de la radio et télévision d’URSS, direction : Gennady Rozhdestvensky. 1 CD Melodya. Référence : MEL 10 01833. Enregistré de 1966. Notice de présentation en : russe et anglais. Durée : 43’16.

Charmant pastiche d’après Tchaïkovski, le Baiser de la fée de Stravinsky n’a jamais usé les affiches des salles de concert, ni les bacs des disquaires. Ce ballet en quatre scènes est ici décapé par un chef à la pointe sèche mais au sens chorégraphique inné. Les thèmes virevoltent et s’élèvent dans l’air sans fioriture mais avec une concentration maximale et grave du geste musical. Cette fée ne s’alanguit pas, ne rêve pas et s’avère une femme d’action. La concurrence se limite au compositeur (Sony), à (Chandos), à (Sony) et à (Warner). Dans ce contexte, la gravure de Rozhdestvensky, s’affirme sans peine, même si le minutage est un peu chiche.

 

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Intégrale des Symphonies. Orchestre symphonique de la Radio de Moscou, direction : Gennady Rozhdestvensky. 1 coffret de 5 CD Melodya. Référence : MEL 10 01754 Enregistré entre 1972 et 1974. Notice de présentation en : russe et anglais. Durée 253’11

Parent pauvre des versions russes des Symphonies de Tchaïkovski, l’intégrale de Gennady Rozhdestvensky a toujours du s’incliner devant celle de Svetlanov ! Si ce dernier est toujours hors de portée dans ces partitions, il ne faut pas négliger celle de Rozhdestvensky. Le chef ne fait pas la fioriture et avance droit devant lui. C’est souvent sec, mais cela reste toujours incroyablement puissant avec une Symphonie n°4 à aplanir toutes les montagnes de l’Oural tant sa force de décoffrage est phénoménale avec un orchestre dont tous les pupitres sont galvanisés ! On garde le même esprit dans une Symphonie n°5, hantée par des ombres fantomatiques, foncièrement noire et définitivement pessimiste. Le reste des symphonies est traité avec la même efficacité. La culture instrumentale de l’orchestre est également un autre point fort ! Cet aspect rend ces disques indispensables à notre connaissance. On est loin des standards actuels policés et insipides : les pupitres sont crus et secs, mais ils servent la rudesse de cette musique et de la version du chef.

Tous ces coffrets sont, quelque part, essentiels pour l’histoire de l’interprétation. On recommande en priorité les intégrales Prokofiev et Schumann, l’une pour son apport à notre compréhension du compositeur, l’autre pour l’originalité de la vision du musicien. Selon l’état de votre discothèque, l’intégrale Tchaïkovski est à connaître absolument, même si le répertoire est rabâché au disque.

Crédits photographiques : DR

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