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Le couronnement d’Astrée

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Dijon. Auditorium. 1-IV-2012. Claudio Monteverdi (1567-1643) L’Incoronazione di Poppea, opéra en un prologue et trois actes sur un livret de Francesco Busenello, d’après les Annales de Tacite, créé à Venise en 1642. Coproduction de l’Opéra de Lille et de l’Opéra de Dijon. Mise en scène : Jean-François Sivadier. Scénographie : Alexandre de Dardel. Assistante à la mise en scène : Véronique Timsit. Créatrice des costumes : Virginie Gervaise. Avec : Sonya Yoncheva, Poppea ; Max Emanuel Cencic, Nerone ; Ann Hallenberg, Ottavia ; Tim Mead, Ottone ; Paul Whelan, Seneca ; Amel Brahim-Djelloul, Drusilla ; Rachid Ben Abdeslam, Nutrice et familigliare di Seneca ; Emiliano Gonzalez Toro, Arnalta. Orchestre Le Concert d’Astrée, direction musicale : Emmanuelle Haïm

Trois heures de bonheur non stop, c’est ce que nous offre la troupe qui ressuscite ce magnifique opéra de ; en effet cette œuvre soutenue par un livret de grande valeur ne cesse de nous fournir des sujets d’étonnement, de réflexion, et nous remet aussi à notre place, car l’homme doit s’accommoder de ses éternelles contradictions. En fait, cet ouvrage, par la puissance évocatrice de sa musique, peut se comparer aux pièces shakespeariennes qui mêlent le tragique au comique dans une vision sans concession du monde.

On aborde pourtant le spectacle avec crainte en voyant déambuler tous les protagonistes sur scène avant l’arrivée d’ au pupitre : costumes ordinaires sombres, table de bistrot, tout cela semble sans aucun intérêt ; on comprendra seulement par la suite que a sans doute voulu nous dire que la création s’inspire de la réalité, mais la transforme en œuvre d’art pour notre plus grand plaisir. Sa mise en scène se révèle particulièrement astucieuse : le fil conducteur est en tout cas la couleur pourpre, celle du pouvoir absolu mais aussi celle de l’amour, et bien sûr celle du sang. Un rideau de scène en tissu aérien rouge et or en est le symbole et permet des jeux devant l’espace scénique qu’il diversifie. La robe de Poppée se teinte de cette couleur dans le troisième acte pour signifier qu’elle parvient à ses fins avec des moyens que la morale traditionnelle n’approuve pas forcément… On remarque les moments en marge de cette histoire pleine d’intrigues sans pitié grâce à la subtilité des éclairages : la mort de Sénèque se produit dans une atmosphère liquide qui semble nous retrancher du monde des passions. Beaucoup d’astuces aussi dans l’utilisation d’éléments qui descendent des cintres et y remontent sans alourdir la mise en scène.

La distribution est homogène et de grande qualité. On admire les seconds rôles comme celui de , ravissante en Damigella et coquine en Amour, ou , qui est le cynique Lucain, ancien giton de Néron ; on s’apitoie devant la voix fraîche de la naïve Drusilla, on soupire d’aise en écoutant Khatouna Gadelia en Valletto et en Virtù. Les deux nourrices sont d’excellents comédiens, complétant ce don par une voix puissante et expressive dans la tirade du troisième acte.

, que nous avions déjà remarqué dans Agrippina au début de la saison, ne déçoit pas : le timbre est riche et le phrasé est souple pour servir un rôle moins typé que les autres. On deviendrait presque philosophe à entendre la voix posée et profonde de Paul Whelan et son physique sert admirablement le propos ! On est un peu surpris par le timbre un peu criard de Max-Emmanuel Cencic dans les aigus ; mais on oublie vite cet aspect car il sait en jouer pour faire de cet empereur psychopathe un capricieux livré à ses passions. est admirable pour exprimer la diversité que requiert son rôle de souveraine blessée : émouvante dans le lamento Disprezzata Regina du premier acte, vindicative et prête à tout dans le second, elle nous tire des larmes dans  du denier. Quant à … Ah, quelle merveille ! Troublante allumeuse à la vocalité voluptueuse, scélérate intrigante, touchante amoureuse dans l’admirable duo final, elle sait être tout cela sans efforts, elle fait de son héroïne une femme, une humaine peu recommandable, mais si vraie !

Nous pouvons nous estimer honorés d’avoir en résidence à Dijon : sa présence dans la fosse nous ravit de plus en plus. La restitution de la partition de Monteverdi se fait ici dans des tons feutrés et plutôt sombres : un petit nombre de cordes aigües renforce un aspect vénéneux qui convient au propos ; un joli pupitre de flûtes et de dulcianes, des cornets doux, une percussion ajoutée, un continuo très raffiné dans ses changements de timbres, tout cela donne à cette interprétation une souplesse de coloris qui accentue sans lourdeur la complexité du propos. Les réflexions que chacun se fait sur l’amour, le pouvoir, l’ambition, la cupidité au sortir de l’opéra montrent bien que, comme le dit Calderon, « La vie est le théâtre du Monde », mais on peut dire aussi que le théâtre, c’est le monde de la vie…

Crédit photographique © Frédéric Iovino

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Dijon. Auditorium. 1-IV-2012. Claudio Monteverdi (1567-1643) L’Incoronazione di Poppea, opéra en un prologue et trois actes sur un livret de Francesco Busenello, d’après les Annales de Tacite, créé à Venise en 1642. Coproduction de l’Opéra de Lille et de l’Opéra de Dijon. Mise en scène : Jean-François Sivadier. Scénographie : Alexandre de Dardel. Assistante à la mise en scène : Véronique Timsit. Créatrice des costumes : Virginie Gervaise. Avec : Sonya Yoncheva, Poppea ; Max Emanuel Cencic, Nerone ; Ann Hallenberg, Ottavia ; Tim Mead, Ottone ; Paul Whelan, Seneca ; Amel Brahim-Djelloul, Drusilla ; Rachid Ben Abdeslam, Nutrice et familigliare di Seneca ; Emiliano Gonzalez Toro, Arnalta. Orchestre Le Concert d’Astrée, direction musicale : Emmanuelle Haïm

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