À Munich, le fantôme de Ponnelle joue toujours contre La Cenerentola

La Scène, Opéra, Opéras

Munich. Nationaltheater. 4-III-2014. Gioachino Rossini (1792-1868) : La Cenerentola, opéra en deux actes sur un livret de Jacopo Ferretti. Mise en scène, décors, costumes : Jean-Pierre Ponnelle. Avec : Lawrence Brownlee (Ramiro) ; Riccardo Novaro (Dandini) ; Paolo Bordogna (Don Magnifico) ; Eri Nakamura (Clorinda) ; Paola Gardina (Tisbe) ; Tara Erraught (Angelina) ; Alex Esposito (Alidoro). Chœur et Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière (chef de chœur : Sören Eckhoff) ; direction musicale : Riccardo Frizza.

rsys_34887_4fc612158af5cC’est mardi gras, et en cet étrange jour semi-férié sur lequel on ne plaisante pas en Bavière, l’Opéra de Munich affiche non sans pertinence un ouvrage du maître du comique lyrique. Une reprise de routine, certes, vendue à un prix modeste pour attirer un public qui ne vient sans doute pas souvent. Il y avait une bonne raison, pourtant, de se déplacer : est sans nul doute non seulement le meilleur ténor rossinien actuel, mais il est même l’un des tout meilleurs de ceux que nous connaissons de l’histoire du chant rossinien ; si le contexte du spectacle ne le pousse pas à des efforts surhumains en matière de jeu scénique, la voix est là, avec tous les attributs attendus : la souplesse bien sûr, l’aisance dans l’aigu, mais aussi la variété des couleurs, la projection, la vaillance. Il domine sans difficulté une distribution solide où personne ne brille : , au moins, est beaucoup plus à l’aise qu’il y a quelques jours en Sesto (La Clemenza di Tito) : les vocalises manquent cruellement de précision et son timbre corsé cède parfois face aux efforts que ce rôle demande à ses interprètes, mais l’essentiel est assuré. Il en va un peu de même des trois basses, qu’on peine à départager, ne serait-ce que parce qu’aucun des trois n’a un timbre véritablement personnel. En revanche, les deux demi-sœurs de Cendrillon réussissent malgré la surcharge scénique qui leur est demandée à briller aussi vocalement : , en particulier, est simplement irrésistible.

Dans la fosse, on est soulagé de ne pas avoir un de ces chefs qui cravachent les partitions du XIXe siècle italien sous prétexte d’efficacité théâtrale. Tous les tempi ne convainquent pas, entre autres parce qu’ils n’aident pas toujours les chanteurs, les voix s’effacent parfois derrière l’orchestre, mais le souci de l’équilibre dont fait montre est louable et, dans ce contexte où les répétitions ont dû être rares, on ne doute pas qu’il tire le meilleur d’un orchestre dont Rossini n’est pas la spécialité.

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La soirée aurait donc pu être agréable à défaut d’être inoubliable, n’eût été la mise en scène de . Que reste-t-il du spectacle initial (créé à Florence en 1968, importé à Munich en 1980) de ce metteur en scène décédé il y a plus de 25 ans ? Beaucoup trop, est-on tenté de répondre. La soirée alterne avec une régularité lassante les moments où une succession ininterrompue de petits gags sans conséquence tente d’occuper le regard du spectateur et ceux où il plante les chanteurs en front de scène pour qu’ils puissent suivre le chef sans se fatiguer. Il est vrai que la production compte beaucoup – trop – sur ses décors pour séduire : Ponnelle en impose par ces structures inspirées de gravures baroques, mais une fois l’impression première assimilée, que reste-t-il ? À part à quelques moments jugés par lui essentiels, il fait jouer les chanteurs dans une bande libre entre le décor et la fosse, sans aucune interaction : ce n’est pas un choix esthétique, c’est une forme de paresse et une faute artisanale majeure.

On parle volontiers de respect des œuvres pour accabler des metteurs en scène qui n’ont que le tort d’être artistes : mais ici, dans cette production faite pour séduire, où est le respect de l’œuvre dans cette manière de faire rire à tout prix le spectateur, au prix de la complexité de cette œuvre qui est pourtant tout sauf une bouffonnerie sans conséquence : le public ne suit plus le texte, il n’écoute pas la musique, tant l’accumulation de clins d’œil s’interpose entre l’œuvre et lui. Le slapstick est une belle et bonne chose tant qu’il demeure un moyen : quand il devient une fin en soi, il entraîne le spectacle dans son insignifiance. Le constat est d’autant plus douloureux que l’Opéra de Munich avait produit, il y a quelques années, une magnifique Cenerentola mise en scène pour les membres de l’Opéra-Studio maison par Árpád Schilling, aussi émouvante que drôle : même si cette production n’était pas transposable dans les grands espaces du Nationaltheater, elle aurait dû convaincre la direction que cette production-ci n’a plus rien à faire sur la scène d’une maison qui ne transige pas sur l’ambition artistique.

Crédits photographiques : Bayerische Staatsoper

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