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La Maison des morts de Chéreau

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Berlin. Schiller-Theater. 7-XII-2014. Leoš Janáček (1854-1928) : De la maison des morts, opéra en trois actes sur un livret du compositeur d’après Dostoïevski. Mise en scène : Patrice Chéreau, reprise par Peter McClintock ; décor : Richard Peduzzi ; costumes : Caroline de Vivaise. Avec Tom Fox (Alexander Petrovitch Goriantschikov) ; Pavlo Hunka (Chichkow) ; Eric Stoklossa (Alieia) ; Štefan Margita (Filka Morozov) ; Jiří Sulženko (Le commandant) ; Heinz Zednik (Le vieux prisonnier) ; Ladislav Elgr (Skuratov) ; Peter Hoare (Chapkine)… Staatskapelle Berlin ; direction : Simon Rattle.

berlin janacek chereauLe Staatsoper de Berlin propose une reprise de la déjà légendaire production de La Maison des morts de Janáček de sous la direction de Sir

Le titre du dernier opéra de Janáček est douloureux ; l’œuvre elle-même est pleine de l’effroi que suscite toujours (que devrait toujours susciter) l’enfermement sans espoir d’êtres humains, mais surtout elle tire sa lumineuse évidence de sa croyance profonde en l’humanité de ceux qu’elle présente. Une telle œuvre ne peut qu’inspirer les metteurs en scène : le très inégal Calixto Bieito, à Bâle, avait livré en 2010 une de ses meilleures productions en forme de déploration en même temps que d’acte d’amour ; mais c’est la production de , créée aux Wiener Festwochen de 2007, qui a plaidé le plus efficacement la cause de cette œuvre toujours méconnue, parce qu’elle a eu la chance méritée d’être présentée pour ainsi dire dans le monde entier – pas à Paris, certes, mais ce ne serait que partie remise.

Sept ans plus tard, et trois ans après sa première présentation à Berlin, la distribution n’est naturellement plus celle de la création : Pierre Boulez n’est plus de la partie, quelques rôles ont été renouvelés, mais ceux qui restent transmettent admirablement l’urgence et la tension dramatique que Chéreau savait faire naître sur les scènes d’opéra. C’est sans hésiter qu’il faut citer en premier : toujours à l’aise chez Janáček, il parvient ici à des sommets d’intensité musicale et dramatique saisissants. Son personnage meurt à la fin de l’opéra : Chéreau en a fait un personnage étrangement touchant de cador à bout de souffle, toujours rogue et obsédé par son rang mais irrémédiablement rongé par la maladie. Son regard seul en dit plus long que les gesticulations « dramatiques » de telle ou telle star médiatique du chant. Sur un mode plus mineur, l’apparition de Heinz Zednik, à près de 75 ans, est toujours marquée par une intelligence de la scène que ne gâche pas une voix toujours à la hauteur de ce genre de rôles.

Plus d’un an après le décès du metteur en scène, il ne saurait plus être question de voir ici le spectacle qu’il avait créé en 2007. Des productions plus conceptuelles peuvent plus aisément survivre au passage du temps ; le travail de Chéreau, fondé sur un travail intime avec l’acteur, est beaucoup plus fragile. Il serait très injuste d’accuser cette reprise soignée d’avoir dilapidé l’héritage de Chéreau (on est très loin des scandaleuses reprises des Noces de Figaro parisiennes version Giorgio Strehler à l’époque de Nicolas Joel), mais la miraculeuse précision du geste et du regard qui faisait toute l’émotion du travail de Chéreau s’est naturellement émoussée. Ce qui en reste n’en est pas moins infiniment précieux, et la manière dont Chéreau, dans les décors monumentaux de , regarde toute la narration à hauteur d’homme, à l’inverse de la perspective plus métaphysique de Bieito, conserve toute sa force.

Dans la fosse, fait preuve à la fois d’un esprit de camaraderie qui l’incite à aller diriger quelques opéras aussi bien à la Staatsoper qu’à la Deutsche Oper toute proche et d’un engagement certain pour un répertoire du XXe siècle qui, même bien implanté dans le programme des maisons d’opéra, est encore très loin de la place qu’il mérite. Sa direction ne convainc pour autant pas totalement : à vouloir faire constamment sonner l’orchestre – très bien disposé -, il tend à éliminer trop de détails, trop de finesses, trop de nuances. Chez Janáček, chaque mesure vaut pour elle-même et doit être ciselée en conséquence ; ici, l’impression d’ensemble prime trop souvent sur la mise en valeur de chacune des inflexions du discours. Dans cette œuvre où le récit de soi est une modalité primordiale de survie pour les prisonniers, c’est un peu regrettable ; mais on ne peut nier, à l’inverse, une attention réelle aux besoins purement vocaux d’une distribution équilibrée et de bon niveau, ni la séduction sonore immédiate que Rattle sait donner à son orchestre d’un soir.

Crédits photographiques : Monika Rittershaus

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Berlin. Schiller-Theater. 7-XII-2014. Leoš Janáček (1854-1928) : De la maison des morts, opéra en trois actes sur un livret du compositeur d’après Dostoïevski. Mise en scène : Patrice Chéreau, reprise par Peter McClintock ; décor : Richard Peduzzi ; costumes : Caroline de Vivaise. Avec Tom Fox (Alexander Petrovitch Goriantschikov) ; Pavlo Hunka (Chichkow) ; Eric Stoklossa (Alieia) ; Štefan Margita (Filka Morozov) ; Jiří Sulženko (Le commandant) ; Heinz Zednik (Le vieux prisonnier) ; Ladislav Elgr (Skuratov) ; Peter Hoare (Chapkine)… Staatskapelle Berlin ; direction : Simon Rattle.

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