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Le Tristan de Katharina Wagner, entre sophistication et dépouillement

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Bayreuth. Festspielhaus. 23-VIII-2015. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, action en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Katharina Wagner ; décors : Frank Philipp Schlöβmann et Matthias Lippert ; costumes : Thomas Kaiser ; lumières : Reinhard Traub. Avec : Stephen Gould (Tristan) ; Georg Zeppenfeld (le roi Marke) ; Evelyn Herlitzius (Isolde) ; Iain Paterson (Kurwenal) ; Raimund Nolte (Melot) ; Christa Mayer (Brangäne) ; Tansel Akzeybek (un Berger, un Pilote) ; Kay Stiefermann (un Jeune Marin). Chœur du Festival de Bayreuth (chef de chœur : Eberhard Friedrich) ; Orchestre du festival de Bayreuth ; direction : Christian Thielemann.

Capture d’écran 2015-08-26 à 10.02.48Surprenante . De 2007 à 2011, elle avait su contre vents et marées imposer à Bayreuth une production audacieuse des Meistersinger – tenant tête aux huées d’une partie du public interloquée par tant de matériel intellectuel à digérer… Son très attendu Tristan accouche d’une souris, comme si elle avait opté pour une lénifiante digression sur l’amour absolu qui unit ces deux personnages légendaires.

Témoin d’un univers angoissant et de l’incommunicabilité, le premier acte se déroule dans un désordre d’escaliers enchevêtrés, largement inspirés des Carceri d’invenzione de Piranèse et dont les (rares) mouvements rappellent également les jeux d’optiques de Maurits Cornelis Escher. L’image du décorateur Frank Philippe Schlöβmann est très forte et a fonction d’idée, avec pour conséquence le fait qu’elle nous est assénée avec une insistance un rien irritante. Le hiératisme de la direction d’acteurs achève de noyer dans l’ennui les contemplation de ces situations et déplacements des principaux protagonistes.

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Libre à nous d’imaginer dans ce décor l’enfermement psychologique dans lequel errent, comme des âmes en peine, des personnages qui se cherchent à tâtons. Isolde est à la manœuvre dans cet immense vaisseau, qui la mène vers son destin fatal. Les amants préfèrent verser à terre le philtre d’amour d’un geste commun, comme pour signifier qu’ils n’ont pas besoin de cet adjuvant pour que naisse leur amour – par ailleurs déjà bien engagé à bien considérer ces corps qui se cherchent et qui s’enlacent, au désespoir des serviteurs Brangäne et Kurwenal, qui cherchent à les séparer. Le spectacle du voile de tulle déchiré en petits morceaux achève de convaincre les rares spectateurs qui n’auraient pas encore perçu le symbole…

On retrouvera au II les amants pris au piège d’une autre prison, faite de hauts murs équipés d’étranges dispositifs de cercles métalliques qui se referment automatiquement pour prendre au piège les imprudents qui s’en approchent. Braqués sur les amants, des poursuites lumineuses traquent leurs moindres déplacements dans cet espace réduit, qui rappelle explicitement les expérimentations en laboratoire. A la manœuvre, Marke et Melot guettent leurs proies et attendent le moment d’agir pour les capturer. Par le costume (manteau et chapeau jaune canari) et l’attitude, on croirait voir chez Marke et ses hommes de main un proche cousin des rats imaginés par Hans Neuenfels pour son Lohengrin… Au moment du duo d’amour, les deux amants tournent le dos au public et contemplent leur double projeté en ombre lointaine et falote dans un bel effet de vibration lumineuse et aux couleurs miroitées. Cet amour est sacrifice et scarification, évident parallèle masochiste qui vient répondre au voyeurisme cruel de Marke, qui demandera à Melot de poignarder Tristan dans le dos, tandis qu’il s’empare d’Isolde comme d’une proie.

Dans une atmosphère de brouillard glacé, l’acte III montre les serviteurs de Tristan veillant sur leur maître dans un décor d’un dépouillement absolu. L’immense espace laissé libre à jardin offrira la possibilité de faire apparaître aux yeux de Tristan les visions hallucinées et fantomatiques de sa bien-aimée. A mi-chemin entre la géométrisation symbolique d’un Bob Wilson et l’abstraction colorée d’un certain Wieland Wagner, ce dernier acte est sans doute ce que la soirée aura à offrir de meilleur. Le geste ultime de Marke venant interrompre la « Liebestod » pour emporter Isolde telle un trophée de chasse, aura sans doute de quoi surprendre. L’irruption d’une situation de théâtre de boulevard dans un espace mental onirique n’est sans doute pas du meilleur effet et n’apporte rien d’intéressant aux arrières plans que la mise en scène souhaiterait souligner.

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La voix excessivement exposée d’ fait renaître à l’écoute les réserves que nous pouvions avoir en l’entendant chanter ses Ortrud, Elektra et récemment Brünnhilde. Remplaçant au pied levé les défections d’Eva-Maria Westbroek et Anja Kampe, elle aura su par une incarnation et une maîtrise du théâtre, faire oublier un médium problématique et les difficultés dans les notes tenues. Il faut bien dire qu’en face, est un Tristan impérial et d’une endurance qui rappelle bon nombre d’illustre prédécesseurs sur la Colline sacrée. La fièvre et le délire qui parcourt ses interventions au III sont parmi les moments les plus remarquables de la soirée. Autre triomphateur, le roi Marke de fait un retour remarqué au festival. L’autorité et la densité de son timbre campent un personnage d’une intensité et d’une présence extraordinaire. On  placera juste après la prestation de Christa Mayer en Brangäne, d’une émission à la fois maternelle, très large et sonore. Le Kurwenal de ne force pas son talent pour s’imposer sans surprise dans un rôle trop court pour lui. est un Melot d’une noirceur relative, tandis que (Pilote et Berger) surprend avec un timbre légèrement vert et pincé. Malheureusement dissimulé derrière les hauts décors, le chœur du festival peine à faire entendre tous les mérites qu’on aime d’ordinaire y trouver ; les occasions ne manqueront pas pour les admirer…

La qualité et la finition orchestrale sont absolument exceptionnelles, sans que l’on puisse pour autant déclarer qu’ils suffisent à nous séduire. peint son Tristan à larges traits, préférant exposer la brûlure de l’intime au grand soleil d’une vision perpétuellement panoramique. La qualité exceptionnelle des pupitres sacrifie au seul élément sonore la question, cruciale dans cet opéra, du discours et de l’émotion. Le volume fait souvent irruption là où les voix demanderaient quelques indulgences, comme pour noyer dans la contemplation musicale les quelques velléités de théâtre. Magnifique et irritant.

Crédits photographiques : © Enrico Nawrath

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Bayreuth. Festspielhaus. 23-VIII-2015. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, action en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Katharina Wagner ; décors : Frank Philipp Schlöβmann et Matthias Lippert ; costumes : Thomas Kaiser ; lumières : Reinhard Traub. Avec : Stephen Gould (Tristan) ; Georg Zeppenfeld (le roi Marke) ; Evelyn Herlitzius (Isolde) ; Iain Paterson (Kurwenal) ; Raimund Nolte (Melot) ; Christa Mayer (Brangäne) ; Tansel Akzeybek (un Berger, un Pilote) ; Kay Stiefermann (un Jeune Marin). Chœur du Festival de Bayreuth (chef de chœur : Eberhard Friedrich) ; Orchestre du festival de Bayreuth ; direction : Christian Thielemann.

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