Les Noces de la Co(opéra)tive à Besançon : Mariage heureux

La Scène, Opéra, Opéras

Besançon. Théâtre Ledoux. 1-XII-2015. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Le Nozze di Figaro, opéra-bouffe en 4 actes, sur un livret de Lorenzo Da Ponte inspiré de la comédie de Beaumarchais La Folle Journée ou le Mariage de Figaro. Mise en scène : Galin Stoev. Scénographie : Alban Ho Van. Costumes : Delphine Brouard. Lumières : Elsa Revol . Vidéo : Clément Debailleul. Avec : Yuri Kissin, Figaro ; Emmanuelle De Negri, Suzanne ; Thomas Dolié, le Comte ; Diana Axentii, la Comtesse ; Ambroisine Bré, Chérubin ; Frédéric Caton, Bartolo, Antonio ; Salomé Haller, Marcelline ; Eric Vignau, Basile, Don Curzio ; Hélène Walter, Barberine.

DUG_8338RDugovicÉpoque oblige : le 15 avril 2014, Besançon, Quimper, Dunkerque et Compiègne ont fondé la bien nommée Co(opéra)tive, collectif de théâtres s’engageant à initier dès 2015 une programmation lyrique. Les Noces de Figaro est le premier titre.

Le cahier des charges de la Co(opéra)tive préconise entre autres le choix de metteurs en scène venus du théâtre sans nécessaire grande expérience de l’opéra. C’est le cas du metteur en scène bulgare , élu comme maître de cérémonie de ces Noces impatiemment attendues.

L’on mesure très vite le chemin parcouru sur cette scène même du Théâtre Ledoux de Besançon par le chef-d’œuvre de Mozart, encore représenté, dans les années 70, dans des décors d’un autre âge, aux mains de distributions souvent excellentes mais livrées à elles-mêmes. Les nostalgiques de ce temps révolu, s’il en est encore, devront compter cette fois avec une vision où l’esthétique très « Allemagne de l’Est » des intérieurs d‘Anna Viebrock pour Marthaler fait subir une véritable déflagration au rococo d’antan. À vrai dire l’on tique un moment avec ce décor d’arrière-boutique constituée de ce qui peut s’apparenter à quatre cabines téléphoniques mobiles, d’un simulacre d’ascenseur et surtout d’un prosaïque trampoline creux, centrale arène intime disgracieusement enjambée trois actes durant. Mais, dans ce décor destiné à s’adapter à des cadres de scène différents (quoiqu’à Besançon, l’ajustement coince un brin), l’on est très vite emballé par une direction d’acteurs d’une intelligence confondante : à l’Acte I, l’alanguissement de Chérubin vers Suzanne sur Non son più, l’utilisation en guise de fauteuil de l’omniprésente robe de mariée, la Canzonetta su l’aria écrite vraiment sur l’air au III… Le spectacle, très pensé, est à son sommet avec un finale d’Acte II virtuose à partir du del pie’ de Figaro où une scène de ralenti hilarante donne à voir tout ce qui habituellement file trop vite. Les cabines, souvent habitées par les différents protagonistes, font office de vitrines, de loupes, de machines à fantasmes. Le procédé offre des moments bouleversants (celui, au III, où la Comtesse, emprisonnée dans cet aquarium de verre, caresse le Comte occupé par Suzanne), mais il est hélas inexploité, notamment au IV, avec l’espoir naissant que les cabines, après avoir bénéficié d’un poétique éclairage nocturne au début du III, allaient apporter à cet acte final une lisibilité lui faisant défaut dans la plupart des réalisations, bref qu’elles fassent davantage sens, personnages à part entières qu’elles étaient devenues. Ajoutons à cet environnement visuel rehaussé çà et là par une discrète vidéo signifiante, le séduisant cadre de scène d’une échelle horizontale de néons. Modulable, elle s’abaissera même jusqu’au sol pour un Acte IV avec chemin de lumière sous la neige dans une nature ressuscitée par le clin d’œil de naïves toiles peintes surgies des Noces de Figaro de jadis.

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Ces Noces co(opéra)tives, loin du choc esthétique de Claus Guth, mais jubilatoire machine théâtrale revenant aux fondamentaux sous leur vernis moderniste, emportent aussi le morceau par la grâce d’une passionnante partie musicale. Une excellente équipe de chanteurs-acteurs se déchaîne trois heures durant devant une salle à l’affût : le Figaro à la voix d’ébène de pourrait être le Comte, incarné par le timbre racé et mordant de . La Suzanne en tous points parfaite d’ (en alternance avec ), moins vibrionnante que la plupart de ses consœurs, offre une belle profondeur au personnage. La Comtesse sous lexomil de est des plus touchantes. La vis comica de fait merveille avec sa Marcelline gagnant une assurance vocale telle au fil de l’action que l’on regrette que ne lui soit pas rendu Il capro e la capretta. Même condoléance pour le In quelli anni de Basile au vu de l’abattage d’Éric Vignau dans Basile et Don Curzio. est un solide Bartolo mais sait aussi s’amuser en Antonio. Le Chérubin vraiment juvénile d’Ambrosine Bré, ultra-crédible en travesti (lauriers aux costumes impeccablement croqués pour tous de Delphine Brouard), sait ombrer de mélancolie une voix prometteuse, tout comme la Barberine d’, d’une exquise musicalité dans la conclusion d’un air toujours trop bref.

Les chœurs sont énoncés par les solistes. Il faut un moment pour s’accoutumer à l’ensemble instrumental qui, réduit à 20 musiciens, expose des cors enfin en majesté sur le dernier air de Figaro, mais affiche partout ailleurs vivacité et poésie sous la direction ailée d’.

Gros succès public obtenu par ce premier-né de la Co(opéra)tive, acclamé trois fois à Besançon et donné au total vingt-quatre fois de Dunkerque à Alès. Seul indice pour la suite : le titre en figure dans l’album de Tintin dévoré par Chérubin…

Crédits photographiques: Richard Dugovic

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