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La Défense d’aimer : quand Wagner s’essayait à l’opéra-comique

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 8-V-2016. Richard Wagner (1813-1883) : Das Liebesverbot (La Défense d’aimer) ou La Novice de Palerme, grand opéra comique en deux actes sur un livret du compositeur, d’après Measure for Measure de William Shakespeare Mise en scène : Mariame Clément. Décors et costumes : Julia Hansen. Lumières : Marion Hewlett. Chorégraphie : Mathieu Guilhaumon. Avec : Robert Bork, Friedrich ; Benjamin Hulett, Luzio ; Thomas Blondelle, Claudio ; Marion Ammann, Isabella ; Agnieszka Slawinska, Mariana ; Wolfgang Bankl, Brighella ; Peter Kirk, Antonio ; Jaroslaw Kitala, Angelo ; Norman Patzke, Danieli ; Hanne Roos, Dorella ; Andreas Jäggi, Pontio Pilato. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (Chef de chœur : Sandrine Abello), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Constantin Trinks.

fLIEBESVERBOT_photo_KlaraBeck_7080Rareté absolue à l’Opéra national du Rhin avec, en création française et scénique, le premier opéra de ayant été représenté. Un véritable événement, qui plus est dans une présentation extrêmement soignée.

En réalité, Wagner en était à sa troisième tentative lyrique ; Les Noces est resté inachevé et Les Fées ne sera crée que beaucoup plus tard en 1888, après la mort du compositeur. La Défense d’aimer est donc bien son premier opus lyrique ayant bénéficié d’une présentation scénique, le 29 mars 1836 à Magdebourg. Une seule représentation — la deuxième ayant été annulée pour manque de spectateurs et bagarre dans les coulisses — et l’ouvrage sombra dans un oubli presque total.

Avec une adaptation très libre de la pièce Mesure pour Mesure de Shakespeare, le tout jeune musicien de 23 ans s’y essayait à la comédie ou plus précisément à l’opéra-comique avec dialogues parlés et tentait de donner un équivalent en allemand aux styles contemporains français (Auber) et italien (Rossini) sans omettre un tribut au génie tutélaire Mozart. L’œuvre durait initialement 5 heures, heureusement ramenées à Strasbourg à 3 heures, entracte compris, notamment par la suppression quasi complète des dialogues. Si l’on y décèle de manière fugace ce que seront les futurs chefs-d’œuvre, elle n’est pas d’une inspiration constante ; l’invention mélodique est assez faible et stéréotypée, l’orchestration encore scolaire et Wagner y fait déjà montre d’une certaine logorrhée musicale, développant et reprenant jusqu’à satiété chacune de ses idées musicales. Mais l’ouvrage se tient et il faut féliciter l’Opéra national du Rhin d’avoir offert l’opportunité de le voir enfin représenté en France. L’événement avait attiré la presse internationale et les membres du Cercle Wagner dont le congrès international se tenait en même temps à Strasbourg.

Depuis La Belle Hélène ou Platée, toutes deux déjà à Strasbourg, on sait que c’est dans la comédie que trouve ses plus éclatantes réussites. Cela se confirme avec le spectacle total qu’elle a concocté pour cette Défense d’aimer. L’intégralité de l’action s’y déroule dans une brasserie de type munichois, minutieusement reconstituée par la décoratrice Julia Hansen. Dès l’ouverture donnée à rideau ouvert, on est saisi par l’inventivité et l’individualisation des choristes : de l’étudiante qui révise ses cours à la bourgeoise endimanchée et esseulée en passant par les seniors qui fêtent un anniversaire à l’arrière-plan et jusqu’aux touristes japonais en bob, tout sonne vrai, vivant et savoureusement croqué. La transposition peut paraître limite et peu compréhensible quand elle transforme les nonnes du couvent, où la novice Isabella s’est réfugiée, en serveuses de bar ou les oppresseurs puritains, qui déclenchent la colère populaire en interdisant tout ce qui peut être plaisir, en bavarois vêtus de culottes en peau. Mais, avec dix idées à la minute et une direction d’acteurs exceptionnellement fouillée, avec l’ajout des chorégraphies de comédie musicale réglées par Mathieu Guilhaumon, emporte le spectacle dans un tourbillon d’action, de mouvement et de loufoquerie. Et quel joli clin d’œil que d’avoir confié les intermèdes de changement de scène à un piano bar qui interprète des extraits de Tannhäuser ou d’avoir choisi pour les déguisements du carnaval final tous les archétypes des opéras wagnériens à venir, des Walkyries aux Maîtres Chanteurs, de Siegfried à Lohengrin et même Fasolt et Fafner !

aLIEBESVERBOT_photo_KlaraBeck_8340-2La nombreuse distribution est délicate à réunir ; il faut des chanteurs capables de jouer la comédie, d’affronter un orchestre déjà volumineux mais aussi suffisamment agiles pour dominer les nombreuses vocalises dont Wagner a hérissé les parties vocales. Mission accomplie à Strasbourg. Tous se coulent avec aisance dans la conception et les indications scéniques de Mariame Clément, tous investissent vocalement leurs rôles avec aplomb et sûreté. De l’Isabella intense et aux puissants aigus de à la plus délicate Mariana d’, dont l’air du second acte et ses aigus flottants est un pur moment de grâce suspendu, du formidable Luzio (quelle énergie ! quelle endurance !) incarné par au plus réservé mais toujours nuancé Claudio de (tout de même un tantinet effacé en début de spectacle), du drôlissime et sonore Brighella de (un véritable clone d’Osmin de l’Enlèvement au Sérail) au Pontio Pilato parfaitement déjanté d’, de l’abattage tant scénique que vocal d’Hanne Roos en Dorella croqueuse d’hommes à la silhouette avantageuse, au Friedrich impeccablement psychorigide mais plus terne de , aucun ne dépareille ce casting réussi.

À la tête d’un des grands jours, impose une direction pleine d’énergie et d’allant, vive, alerte, enjouée et néanmoins parfaite de mise en place et de précision. Le Chœur de l’Opéra national du Rhin, fortement mis à contribution et par la mise en scène et par la partition, réussit de son côté une exceptionnelle performance en terme d’incarnation scénique comme de plénitude musicale. Au rideau final, accueil enthousiaste pour tous bien entendu.

Crédit photographique : Hanne Roos (Dorella) © Klara Beck

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 8-V-2016. Richard Wagner (1813-1883) : Das Liebesverbot (La Défense d’aimer) ou La Novice de Palerme, grand opéra comique en deux actes sur un livret du compositeur, d’après Measure for Measure de William Shakespeare Mise en scène : Mariame Clément. Décors et costumes : Julia Hansen. Lumières : Marion Hewlett. Chorégraphie : Mathieu Guilhaumon. Avec : Robert Bork, Friedrich ; Benjamin Hulett, Luzio ; Thomas Blondelle, Claudio ; Marion Ammann, Isabella ; Agnieszka Slawinska, Mariana ; Wolfgang Bankl, Brighella ; Peter Kirk, Antonio ; Jaroslaw Kitala, Angelo ; Norman Patzke, Danieli ; Hanne Roos, Dorella ; Andreas Jäggi, Pontio Pilato. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (Chef de chœur : Sandrine Abello), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Constantin Trinks.

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