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Platée de Rameau : une grenouille chez les Yankees

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 12-III-2010. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Platée, ballet bouffon en trois actes et un prologue sur un livret d’Adrien-Joseph Le Valois d’Orville et Ballot de Sovot. Mise en scène : Mariame Clément. Décors et costumes : Julia Hansen. Lumières : Reinhard Traub. Chorégraphie : Joshua Monten. Dramaturgie : Clément Hervieu-Léger. Avec : Emiliano Gonzalez Toro, Platée ; Salomé Haller, Thalie / La Folie ; Cyril Auvity, Thespis / Mercure ; Evgueniy Alexiev, Momus / Cithéron ; François Lis, Jupiter ; Judith Van Wanroij, Junon ; Céline Scheen, L’Amour / Clarine ; Christophe Gay, un Satyre ; Tatiana Zolotikova, Première Ménade ; Fan Xie, Deuxième Ménade. Ballet de l’Opéra national du Rhin (direction : Bertrand d’At), Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon), Les Talens Lyriques, direction : Christophe Rousset

Authentique OVNI dans la production lyrique de son époque, Platée est l’incroyable ouvrage d’un compositeur de 62 ans, qui s’y amuse à tourner en ridicule les Dieux de l’Olympe et à pasticher les codes de la tragédie lyrique, annonçant avec plus d’un siècle d’avance les chefs-d’œuvre d’Offenbach. Elle bénéficie depuis 1999 d’une version quasiment de référence avec la production abondamment reprise de l’Opéra de Paris, signée et . Il fallait du courage pour oser s’y affronter mais l’intérêt de l’œuvre le justifie amplement.

La réalisation scénique de l’histoire de cette nymphe aquatique, qui se croit aimée de Jupiter, a été confiée à , à qui Strasbourg doit quelques beaux succès comme La Belle Hélène ou Werther. Pour elle, le fol espoir de réussite personnelle et d’ascension sociale qui emporte Platée, évoque la période des années 50-60, où modernisme technique et uniformisation des modes de vie rendaient une telle utopie crédible. Nous voilà donc transportés dès le lever de rideau à la période dorée des Etats-Unis, dans la maison cossue de Jupiter et Junon, un couple américain en crise, où ne manque aucun des symboles de l’»american way of life». D’emblée, la transposition s’avère payante avec, durant l’ouverture, le ballet hilarant du réveil des couples avec passage par la salle de bains, cuisine intégrée et toaster de rigueur. Tout est à l’avenant, dans le complexe décor à transformations de . Le prologue se déroule durant une fête entre amis un peu trop arrosée, Bacchus oblige ; l’Amour apparaît sous les traits de Marilyn ; Jupiter arrive en Thunderbird 59 sur la terrasse ensoleillée où Mercure se fait bronzer puis il sort Platée dans un MacDonald’s clinquant où les serveuses se déplacent en rollers… aborde frontalement le problème de la différence de taille entre la grenouille Platée et les Dieux et humains et le résout par un virtuose effet scénique, en grossissant l’aquarium du salon où elle séjourne. Le spectacle file à cent à l’heure, relancé par un gag à la minute. Mais l’imagination fertile du metteur en scène et l’accumulation des références qu’elle lui suggère finissent par tourner au systématisme et à devenir lassantes, comme un repas trop riche. Et l’arrivée finale, aux noces de Platée et Jupiter, de Superman ou d’Einstein vire un peu au n’importe quoi. A ce moment où le rire s’étrangle et où la farce montre toute sa cruauté, ne parvient pas à abandonner l’atmosphère de pochade et à insuffler poésie et drame. Deux bémols dans une réalisation par ailleurs soigneusement réglée et d’une réjouissante inventivité.

Cette même imagination débridée, ce même caractère délirant, on les retrouve dans les chorégraphies de Joshua Monten, qui s’intègrent parfaitement à l’action. Ainsi, le ballet des aspirateurs en ouverture, celui des alcooliques à la fête ou l’irruption hors de l’écran, que contemple fascinée Platée, des poncifs de la télé ou du cinéma sont jouissifs et éminemment drôles. Mais là aussi, l’abondance de biens finit par nuire, pour terminer sur une inutile et grossière simulation d’actes sexuels sur les banquettes d’un fast-food.

Si la soirée ne souffre d’aucun temps mort, elle le doit également à la direction vivacissimo de , suivi au doigt et à l’œil par . Plus lisse et moins contrastée que celle de , cette direction d’une remarquable précision soigne la vivacité rythmique et la saveur des timbres, peut-être au détriment du dramatisme. Contre un orage moins sidérant, on y gagne entre autres une verdeur piquante des bois et des musettes à la ruralité affirmée. Les Chœurs de l’Opéra du Rhin se montrent à nouveau d’une mise en place parfaite et d’un engagement scénique remarquable ; dommage que la mise en scène les cantonne si souvent en coulisses.

Pour sa première apparition dans le rôle, réussit un portrait exceptionnellement complet de Platée. Il en révèle toute la complexité, n’en faisant pas seulement une grenouille ridicule et bouffie d’orgueil mais se montrant touchant dans la naïveté ou émouvant dans la détresse. Vocalement, le rôle est parfaitement assumé dans toutes ses notes, avec une remarquable homogénéité, une parfaite intégration des aigus en voix mixte et un délié impeccable de la vocalise. En Thespis et Mercure, , qui a notablement amélioré sa projection, approche lui aussi l’idéal de la voix de haute-contre, avec cependant des aigus mixés parfois moins faciles que ceux de son partenaire. La présence scénique est, en revanche, incontestable. Dans La Folie, ne parvient pas pleinement à donner tout le relief et le brio qu’on y a attend ; à sa décharge, il faut reconnaître que l’idée de Mariame Clément d’en faire une bonimenteuse publicitaire de télé-achat fonctionne assez mal. Le Momus / Cithéron de est le seul véritable point faible de la distribution ; sa prononciation déficiente du français, son timbre nasal, ses aigus ouverts et ses graves peu sonores ne convainquent pas. Excellents acteurs, drôles et à la vocalité assurée, en Jupiter et en Junon sont par contre impeccables. Et l’on s’en voudrait d’omettre, pour finir, la très jolie Amour / Clarine de Céline Sheen à la voix aérienne et déliée.

Le chef-d’œuvre de trouve ainsi, grâce à l’Opéra du Rhin, une nouvelle réussite, dans une vision totalement renouvelée et triomphalement accueillie par le public. Ce n’est que justice.

Crédit photographique : Emiliano Gonzales Toro (Platée) © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin

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