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Piotr Beczala, extraordinaire Werther au Liceu

La Scène, Opéra, Opéras

Barcelone. Gran Teatre del Liceu. 15-I-2017. Jules Massenet (1842-1912) : Werther, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux sur un livret d’Edouard Blau, Paul Millet et Georges Hartmann. Mise en scène : Willy Decker. Décors et costumes : Wolfgang Gussmann. Lumière : Hans Toelstede. Avec : Piotr Beczala, Werther ; Anna Caterina Antonacci, Charlotte ; Joan Martín-Royo, Albert ; Stefano Palatchi, le bailli ; Elena Sancho Pereg, Sophie ; Antoni Comas, Schmidt ; Marc Canturri, Johann ; Xavier Comorera, Brühlman ; Guisela Zannerini, Kättchen. Chœur d’enfants des amis de l’union des Granollers, chef de chœur : Josep Vila i Jover. Orchestre symphonique du Gran Teatre del Liceu, direction : Alain Altinoglu.

beczala_antonacci-werther-liceu-c2ae-a-bofill« Ets el millor tenor del món ! » (« Tu es le meilleur ténor du monde ! ») crie un spectateur en catalan à Piotr Beczala après son interprétation du célèbre air « Pourquoi me réveiller ? » Alors que la mise en scène de tourne un peu partout dans le monde depuis près de vingt ans, l’événement autour de ce spectacle était le retour de Werther au Liceu après presque vingt-cinq ans d’absence (la dernière représentation s’étant déroulée le 19 juillet 1992) et le début sur cette scène de deux artistes de premier ordre que sont Piotr Beczala et .

A genou, la main sur le cœur, Piotr Beczala vient de terminer l’air évoquant les poèmes d’Ossian qui rappellent au couple son bonheur passé et qui raniment la passion du jeune Werther au troisième acte du chef-d’œuvre de Massenet. La dernière note n’a pas encore fini de résonner qu’un tonnerre d’applaudissements enchaîne cette inoubliable incarnation. Les minutes passent et l’ovation du public ne cesse de croître. Le ténor polonais se relève pour tenter de continuer la scène mais les yeux brillants et l’humilité de l’artiste face à cette vague de gratitude que tout chanteur lyrique rêve un jour de susciter, entraînent un regain d’énergie auprès de l’assistance qui ne pourra s’interrompre que par un bis rempli d’émotions sur le plateau comme dans la salle. Moment inoubliable que fut l’interprétation de Piotr Beczala de ce héros suicidaire, moment tout autant inoubliable que cette ovation, ce jour-là, au Liceu.

Viril tout autant que juvénile, héroïque tout autant qu’attachant, c’est à travers une parfaite diction, un timbre velouté, d’éblouissants aigus, un art consommé de la nuance et un phrasé d’une exquise noblesse que Piotr Beczala incarne le Werther rêvé. Alors que les aigus ne sont pas allégés comme le veut pourtant la tradition du chant français, Piotr Beczala aborde ce rôle avec une étonnante puissance. Les contrastes de caractère du personnage ont été savamment étudiés avec finesse et intensité. Il est vrai que l’interprétation du chanteur est le fruit d’un travail de longue haleine que nous avions suivi l’année dernière tout juste à l’opéra Bastille. Il est vrai aussi que le célèbre héros romantique est l’un de ses rôles préférés comme le chanteur nous le confirmait lui-même dans un récent entretien.

Werther_c_Antoni Bofill

Pour le rôle de Charlotte, femme piégée dans la norme sociale et harcelée par le fantôme de sa mère qui l’empêchera de céder à l’amour, possède le charisme, l’élégance et la beauté d’une grande tragédienne mais les bas-médium et les graves de la chanteuse sont un peu trop poitrinés et certains aigus manquent de brillance. Face à son partenaire, la mezzo-soprano donne timidement la réplique tout en ayant l’intelligence de ne pas se réfugier dans le moindre subterfuge en choisissant de traduire une émotion plus intériorisée et aussi sincère. Joan Martín-Royo campe quant à lui un Albert austère, impitoyable et de grande classe alors que la voix fraîche et cristalline d’ révèle une belle Sophie. est impeccable dans le rôle du bailli avec une excellente diction et une parfaite projection. Enfin, dans la posture de croque-morts basculants entre la sournoiserie et le burlesque, et sont omniprésents. Tels des marionnettistes, ils donnent l’impression d’être les seuls maîtres du drame qui se joue sur scène. L’émission fragile des enfants du chœur des amis de l’union des Granollers est touchante même si leur chant n’a certainement pas été entendu par l’ensemble des auditeurs présents.

La mise en scène minimaliste de se révèle intemporelle, pénétrante et très physique pour les interprètes. Elle maintient tout au long de la représentation un impact psychologique et esthétique d’une incontestable beauté en se concentrant en particulier sur la tension entre le désir et les conventions sociales. Le chef d’orchestre s’attache quant à lui à ne pas forcer le pathos de la musique tout en marquant les contrastes et les brusques changements d’atmosphère.

Pour une incarnation idéale de Werther, les lyricomanes parleront de Jonas Kaufmann ou de Roberto Alagna mais un autre Werther, différent mais tout aussi talentueux, chante en ce moment au Liceu !

Crédits photographiques :  © Antoni Bofill

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