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Le Don Giovanni des Don Giovanni à Bâle

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Bâle. Theater Basel. 4-III-2017. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, drama giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Richard Jones. Décor : Paul Steinberg. Costumes : Nicky Gillibrand. Lumières : Mimi Jordan Sherin. Avec : Riccardo Fassi, Don Giovanni ; Michael Haustein, Le Commandeur ; Kiandra Howarth, Donna Anna ; Simon Bode, Don Ottavio ; Anna Rajah, Donna Elvira ; Biagio Pizzuti, Leporello ; Nicolas Crawley, Masetto ; Maren Favela, Zerlina ; Mirjam Karvat, La Camériste d’Elvira. Chœur du Theater Basel (chef de chœur : Henryk Polus) et Sinfonieorchester Basel, direction : Erik Nielsen.

DG7« L’opéra des opéras » a droit à « la mise en scène des mises en scène » à Bâle. Le spectacle que a conçu pour cette co-production entre l’English National Opera (2016) et le Theater Basel rejoint les plus impressionnants Don Giovanni (, ). Par bonheur, la partie musicale n’est pas en reste.

est un metteur en scène très intelligent. Son récent Rosenkavalier pour Glyndebourne, trop éclipsé par la ridicule polémique autour de la pourtant merveilleuse , était un bijou. Son Don Giovanni surfe avec une insolence stupéfiante sur le dramma comme sur le giocoso. Plus noir (et plus émouvant) que Haneke, mais aussi plus drôle que la plupart de ses prédécesseurs. Intelligence d’un décor à transformations et d’une direction d’acteur d’une précision bluffante de naturel. Des héros toujours de chair et de sang. Du grand art.

Ils ne sont pas si nombreux, les spectacles dont la première image suffit à faire savoir que l’on va passer une soirée mémorable. Dès le premier accord, le rideau se lève sur un portrait géant du serial lover d’emblée griffé d’un « Wanted ». Lorsqu’arrive l’allegro, le portrait se lève à son tour sur le tracé impeccable d’une boîte rectangulaire où marron et vert, couleurs habituellement abonnées au glauque, se disputent pourtant classieusement la vedette. Un couloir percé de portes. L’on assiste au ballet froidement réglé de la consommation sexuelle d’un séducteur quasi immobile : celle, entre jardin et cour, d’une incessante translation de femmes vêtues, comme le héros, d’un noir huilé très chic, incluant même un double de Leporello ! Le couloir s’efface ensuite pour donner à voir l’envers du décor : présenté sous une virtuose multiplicité d’angles, un hôtel où le Don s’adonne à quelques nuances bien sombres avec Donna Anna pendant que, dans la chambre voisine, un Commandeur (quel hasard !) de plus d’un quintal s’abreuve à la beauté gracile d’une jeune femme. Alerté par le bruit au-delà de la cloison, il y découvre… sa fille, avant d’être frappé exactement là où il péchait la seconde d’avant. Ce Commandeur au sexe ruisselant de sang a été, est aussi, un Giovanni. On est loin de l’auguste vieillard effarouché de la tradition, mais si près des enjeux sexuels de l’œuvre.

Tel père, telle fille : Anna est vraiment sous l’emprise du héros, proie fascinée dont l’impatience va grandissant, face à l’inconscience d’un Ottavio qui semble être le seul à ne pas penser qu’à « ça » ! Le Dalla sua pace de ce dernier est plus déchirant que jamais, avec la vision en arrière-plan d’une Anna qui, après le sommet d’hypocrisie de Or sai chi l’onore, ne pense qu’à rejoindre Giovanni. Le Non mi dir, échangé avec Ottavio réfugié dans une cabine téléphonique, pendant que Giovanni s’avance vers elle, radiographie, avec une efficacité émotionnelle sous haute tension, un air où beaucoup de cantatrices aiment à se réfugier dans une dignité drapée. L’Elvira de Jones se voit enfin délestée du ridicule qui a souvent été son lot : même lors de son apparition sur Fermati scellerato, le metteur en scène anglais, respectueux, voire amoureux de ses personnages, parvient à faire éclater de rire la salle sans que ce soit aux dépens de la jeune femme, qu’il fait surgir du lit où vont plonger Zerlina et le Don.

Comme Christophe Honoré à Aix, l’été dernier, était parvenu à résoudre brillamment la problématique du travestissement de Cosi fan tutte, Jones, grâce à un habile jeu autour d’une perruque et de crânes ras, transforme en atout majeur de sa vision l’échange de personnalités au cœur de l’acte II. Grand moment d’érotisme que celui de la Sérénade susurrée elle aussi entre cabine téléphonique et chambre close à la femme de chambre d’Elvira. Ce personnage muet acquiert ici une importance inédite : visible dès l’acte I, c’est elle qui après l’extraordinaire Finale imaginé par Jones (Giovanni, par un impressionnant tour de passe-passe, parvient à expédier Leporello aux enfers à sa place !) est la seule (avec le spectateur), à être face à l’horrible confidence : le monstre n’est pas mort. L’opéra finit comme il a commencé, c’est-à-dire en recommençant : le ballet des portes reprend. Et, alors que l’on se prend à rêver à une fin plus féministe (la femme de chambre dessillée pourrait planter là l’Éternel Masculin), c’est le cycle infernal qui prévaut : la proie cède à nouveau au prédateur. Et c’est sur un Leporello tout neuf, et dont la libido s’interroge déjà, que tombe le couperet de la lumière.

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Pour le suspense mené sans aucune baisse de rythme de ce magistral ballet des désespérantes pulsions humaines (même la chorégraphie des choristes ne doit rien au hasard), Jones bénéficie à Bâle d’une distribution quasi-renouvelée. Sa démonstration gagne en puissance avec la présence de . Succédant à Christopher Purves, son nouveau Giovanni, ultra-contemporain, diaboliquement magnétique, ne se contente pas d’une séduction physique carnassière immédiate (spectateur inclus) à la . Le ramage, à l’aune du plumage, est une révélation. Son Leporello, , montre un abattage tout aussi convaincant. L’Ottavio somptueux de , dont l’unique métal ténorisant de l’œuvre semble planer sur tous, propulse haut un personnage habituellement problématique. , seul rescapé londonien, est un parfait Masetto. Le Commandeur de est immense. Les femmes sont superbes : Anna puissante et touchante de , Elvira merveilleuse, quoique semblant garder pour elle certains graves, d’, et Zerlina charnue de Maren Favela. Tous sont d’exceptionnels comédiens.

Grande soirée donc, d’autant que la fosse prodigue le même émerveillement, pianoforte et mandoline enchanteresse à l’appui, la direction d’ semblant elle aussi sous l’emprise du thriller de Richard Jones. Le lover killer court toujours. Pas seulement en Suisse. Et ça ne s’arrêtera jamais.

Crédits photographiques : © Priska Ketterer

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Bâle. Theater Basel. 4-III-2017. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, drama giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Richard Jones. Décor : Paul Steinberg. Costumes : Nicky Gillibrand. Lumières : Mimi Jordan Sherin. Avec : Riccardo Fassi, Don Giovanni ; Michael Haustein, Le Commandeur ; Kiandra Howarth, Donna Anna ; Simon Bode, Don Ottavio ; Anna Rajah, Donna Elvira ; Biagio Pizzuti, Leporello ; Nicolas Crawley, Masetto ; Maren Favela, Zerlina ; Mirjam Karvat, La Camériste d’Elvira. Chœur du Theater Basel (chef de chœur : Henryk Polus) et Sinfonieorchester Basel, direction : Erik Nielsen.

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