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La rédemption d’un Parsifal tant attendu à l’Opéra Bastille

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. 16-V-2018. Opéra Bastille. Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal, opéra en 3 actes. Mise en scène : Richard Jones. Décor et costumes : ULTZ. Lumières : Mimi Jordan Sherin. Chorégraphie : Lucy Burge. Avec : Andreas Schager, Parsifal ; Anja Kampe, Kundry ; Peter Mattei, Amfortas ; Günther Groissböck, Gurnemanz ; Evgeny Nikitin, Klingsor ; Reinhard Hagen, Titurel ; Gianluca Zampieri, premier chevalier du Graal ; Luke Stoker, deuxième chevalier du Graal ; Alisa Jordheim, premier écuyer ; Megan Marino, deuxième écuyer ; Michael Smallwood, troisième écuyer ; Franz Gürtelschmied, quatrième écuyer ; Anna Siminska, Katharina Melnikova, Samantha Gossard, Tamara Banjesevic, Anna Palimina, Marie-Luise Dressen, Filles fleurs ; Daniela Entcheva, une voix. Chœur (chef de chœur : José Luis Basso). Orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Philippe Jordan

Emilie_Brouchon___Opera_national_de_Paris-Parsifal-17.18---Emilie-Brouchon---OnP--22--800pxLe voici donc ce Parsifal tant attendu après l’annulation des quatre premières représentations suite à une panne technique. Le plaisir est-il à la hauteur de l’attente ? Oui et non. D’indéniables qualités président à ces représentations d’une très grande tenue. Pour autant, malgré l’homogénéité du plateau, la mise en scène plutôt inspirée de et les splendeurs de l’orchestre, quelques frustrations demeurent. Nous restera alors le bouleversement d’avoir entendu l’Amfortas de .

À l’image de Claus Guth pour son Lohengrin admiré la saison précédente, porte un regard interrogateur sur le mythe wagnérien tout en respectant scrupuleusement le livret. La transposition imaginée ici est simple : la communauté du Graal devient une sorte de secte affairée à absorber des textes « sacrés » et à faire vivre des rituels qui peu à peu se vident de leur sens. Elle sera alors sauvée de la déliquescence par Parsifal qui résistera aux tentations d’un Klingsor transformé en généticien fou dans un monde sans valeurs ni repères. Cohérente jusqu’au bout, cette transposition ne révolutionne pas l’approche de l’œuvre mais en actualise la lecture. Dépouillée et monumentale, la scénographie utilise efficacement toutes les possibilités techniques offertes par l’ampleur du plateau de Bastille pour démultiplier les espaces et offrir des images parfois saisissantes (la lecture des adeptes, le laboratoire de Klingsor, l’indécente et onirique apparition des filles fleurs, l’effeuillage de Kundry …).

À l’appui de ce travail, le plateau vocal, spécialisé dans le répertoire wagnérien, présente une belle homogénéité malgré quelques petites déceptions et de belles surprises. pourrait remplir le Zénith de sa splendide voix claironnante ! Sa projection, d’une facilité confondante, a de quoi faire jubiler l’auditeur en mal de décibels dans le grand vaisseau de Bastille. D’aucuns diront qu’elle se fait au détriment des nuances. Pourtant, tout dans cette interprétation semble en totale harmonie non seulement avec l’écriture du personnage mais aussi avec la vision du metteur en scène. Parsifal est un personnage évolutif. propose un chant un peu fruste lorsqu’il apparaît à l’acte I, benêt et mal dégrossi. La confrontation avec Kundry offre au ténor l’opportunité de travailler sur les couleurs avant de pouvoir enfin davantage nuancer au troisième acte qui voit l’accomplissement du personnage. Une prestation singulière et franchement impressionnante.

Face à lui, la Kundry d’ était très attendue. Familière des rôles wagnériens (quelle Sieglinde !) la soprano possède de nombreux atouts : des aigus dardés, des graves abyssaux, un sens du phrasé et du mordant dans la diction. Pourtant, inquiète à plusieurs reprises où on la sent au bord du précipice. Les passages de registres difficiles, la projection inégale et les aigus un peu criés la poussent parfois aux frontières de la justesse. Le beau métier de la soprano sauve sa prestation mais une question se pose : Kundry est-il un rôle pleinement pour elle ou était-ce une fatigue passagère ?

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Le personnage de Gurnemanz est sans doute le plus difficile de l’opéra car il lui revient d’animer tout l’acte I avec de longues scènes de récit qui nécessitent un engagement dramatique et des qualités de conteur exceptionnelles. La tâche est rude et si s’en tire avec honneur par sa voix superbement conduite, une attention à la diction et au phrasé et une belle présence, il ne parvient pas toujours à maintenir l’attention du public. Son endurance et l’élégance de son chant emportent toutefois l’adhésion.

Il faut dire qu’à ses côtés, on se souviendra longtemps de l’effarante et bouleversante composition de qui livre un Amfortas torturé, dont les sons suintent de la bouche dans une mélodie de mots extraordinaire. Incarnation du doute, de l’épuisement et du désespoir, la voix résonne avec une égalité et une rondeur du bronze exceptionnelle. De stupéfiantes couleurs animent et sculptent les contours d’un personnage qui bouleverse par sa fragile humanité. Son monologue de l’acte I tout en béance et déchirement est un formidable moment d’émotion.

Bien qu’un peu histrionique par sa manière d’accentuer certains effets, convainc en Klingsor veule et pervers avec une utilisation intéressante de sa voix de baryton-basse, plus claire et brillante qu’à l’accoutumée, pour suggérer son inhumaine automutilation. Les belles interventions du Titurel de , voix de basse sombre à l’autorité indéniable sont à saluer de même que celles des extraordinaires filles fleurs, précises, piquantes et très investies dans leur numéro de séduction.

Enfin, le chœur a un rôle primordial dans cet opéra quasi liturgique qu’est Parsifal. Le travail de José Luis Basso avec le chœur de l’Opéra de Paris est d’une perfection constante. Si le chœur féminin (relégué un peu loin en coulisses) aurait gagné à être davantage mis en valeur, le chœur des hommes impressionne par sa précision, sa puissance et la souplesse des lignes.

Au bout de quatre heures dans la fosse, est acclamé aux saluts. Comme pour son Lohengrin, on est subjugué, dès le magnifique prélude, par la beauté de l’orchestre et de ses sonorités. L’onctuosité et la précision des cuivres, les couleurs diaphanes des violons et des vents, la limpidité et la clarté du son. Pourtant, est lui aussi à l’origine de certaines frustrations. Sa tendance à étirer les tempi et à jouer sur des silences, parfois interminables, nuit à la pulsation même si, à l’image de l’interprétation de Schager, sa direction évolue d’acte en acte. Le caractère toujours analytique de l’acte I et de l’acte III frôle parfois la déstructuration. Aucune tension ne soutient le récit du Graal de qui n’est donc pas aidé. À l’acte II, Jordan installe naturellement un contraste qui éloigne du sacré pour se rapprocher de l’humain. L’accompagnement des filles-fleurs est d’une belle vivacité onirique-ironique et tout devient plus théâtral, mais où sont les noirceurs qui doivent accompagner le duo Parsifal-Kundry qui semble par ailleurs un peu livré à lui-même ? Tout cela relève d’un travail de précision prodigieux mais l’absence de toute tension dramatique (on est malgré tout ce que l’on peut dire dans un opéra) procure parfois l’ennui. En bref, l’option de Philippe Jordan peut évidemment séduire (cela semble être le cas ce soir) mais elle en laissera d’autres au bord de la route.

Crédit photographique : © Emilie Brouchon / Opéra de Paris

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