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The Rake’s Progress à Bâle, un bijou signé Lydia Steier

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 27-V-2018. Igor Stravinsky (1882-1971) : The Rake’s Progress, opéra en trois actes sur un livret de Wystan Hugh Auden et Chester Kallmann. Mise en scène : Lydia Steier. Décor : Katharina Schlipf. Costumes : Ursula Kudrna. Lumières : Andreas Grüter. Avec : Andrew Murphy, Trulove ; Hailey Clark, Anne Trulove ; Matthew Newlin, Tom Rakewell ; Seth Carico, Nick Shadow ; Theophana Illiewa-Otto, Mother Goose ; Ève-Maud Hubeaux, Baba the Turk ; Karl-Heinz Brandt, Sellem ; Flavio Mathias, Gardien de l’asile. Chœur (chef de chœur : Michael Clark) du Theater Basel et Kammerorchester Basel, direction : Kristiina Poska

TRPLes réserves que nous avions exprimées à l’encontre de l’Alcina imaginé à Bâle par fondent devant son éblouissant Rake’Progress.

Créé en 1951 à la Fenice, ultime tribut néo-classique à ses aînés en musique, et forcément, pour l’époque, idéale machine à invectives à l’adresse d’un compositeur qui ne voulut jamais s’enfermer dans un système, l’unique opéra de Stravinsky a fini par imposer la singularité de son sec lyrisme, l’ingéniosité de son livret fertile en rebondissements et la mise en garde de son épilogue : « Pour les mains, les cœurs et les esprits désœuvrés, le Diable trouve toujours quelque chose à faire. » Aujourd’hui qu’un certain radicalisme sériel s’est apaisé, l’on peut enfin goûter sereinement la folle liberté de ce bijou musical. Surtout face à cette nouvelle production bâloise, d’emblée aussi mémorable que la récente réussite de Simon McBurney à Aix-en-Provence. Le cadre de scène est un écrin. C’est même un cadre au sens propre. Un cadre de stuc blanc orné de quelques dorures et au champ intérieur matelassé, circonscrivant la perspective d’un second cadre à l’intérieur duquel coulissent, horizontalement deux parois moulurées, verticalement un lourd rideau de scène. Le tout (merveilleux travail de Katharina Schlipf) est déjà un ravissement esthétique : il ne s’est encore rien passé dans la mise en bouche de cet espace aux mille possibilités que la gourmandise du spectateur est déjà activée.

Metteuse en scène américaine ayant très vite travaillé en Allemagne, la jeune aime à jouer. Sollicitant en virtuose les lumières comme rarement, le blanc aveuglant comme les clignotements de comédie musicale, elle traque le sens de cette « Carrière d’un débauché » déclinée de 1732 à 1733 en huit tableaux par William Hogarth, sur lesquels Auden et Kallmann ont basé leur livret, en les inscrivant dans ce cadre savoureux qui rappelle l’imagerie kitsch des bonbonnières et autres services de porcelaine encore prisés aujourd’hui dans certains foyers. Dans ce spectacle effectivement très « cadré », costumé jusqu’au dernier choriste avec la folie nécessaire (un grand bravo à l’imagination d’Ursula Kudrna), et prompt au second degré, on appelle toujours un chat un chat (choquante et désopilante scène d’un bordel bien sadien). On diffracte les perspectives (l’appartement de Tom), tout en faisant exploser, dès que faire se peut, le corset du Siècle des Lumières, ainsi qu’en témoignent les fréquents « tomber de chemise » du fringant Tom ou la mise au rancart occasionnelle des costumes XVIIIe (Shadow passe des hauts-de-chausses de Don Giovanni au costume-cravate rouge d’un vendeur de voitures), mais aussi l’irruption de quelques accessoires bien connus de nos contemporains (hilarante folie de selfies pour le mariage de Tom avec Baba). À la fin, les contours du cadre ne délimitent plus qu’un théâtre vide et blafard, éclairé aux néons comme dans Alcina, dans lequel les pensionnaires de l’asile s’appuient en toute logique sur des débris de décor. Tout juste détonnent, dans cet univers millimétré où le perpétuel enchantement visuel s’est doublé d’un précipité d’intelligence, quelques instants un peu appuyés : le sur-emploi un peu potache du « phallus à bascule » d’Orange mécanique, ou encore la trop longue éviscération de Nick Shadow (une autre griffe Lydia Steier ? rappelons combien la même pratique plombait déjà son Alcina).

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Les interprètes sont tous magnifiques. Pour la vraisemblance d’un spectacle aussi physique, voire sexy (les répétitions n’ont pas dû engendrer la mélancolie !), Bâle a su dénicher des titulaires qui sont des cadeaux pour un metteur en scène. Le trio de tête vient d’Amérique. « Diablus ex machina » de la production, le Nick Shadow de a justement la beauté du diable : il chante, danse, et produit sur la salle un envoûtement qui est du même ordre que celui qu’il exerce sur le pitoyable Tom Rakewell. Ce dernier est incarné par le formidable , qui se consume dans le rôle, passant bien, dépouillement capillaire aidant, de l’innocence originelle à la désillusion terminale. Soixante-sept ans après Elisabeth Schwarzkopf, qui créa Anne, éblouit par sa virtuosité mais aussi par sa réserve émotionnelle. L’on a vraiment la gorge serrée au fil du long échange final entre les amants qui auraient pu vieillir ensemble. La luxueuse passe avec aplomb d’Eboli à Baba la Turque, qu’elle rend séduisante, amusante et même touchante. est un Sellem percutant, un Trulove débonnaire, forcément dépassé par les événements, Theophana Illiewa-Otto une libidineuse Mother Goose, n’ayant d’oie que le nom, que le fauteuil roulant ni la perfusion n’empêchent de goûter à l’innocent Tom. Lydia Steier s’amuse aussi beaucoup avec le , toujours excellent et toujours prêt à tout. La jeune cheffe estonienne , par sa direction ciselée, prolonge le merveilleux travail de l’équipe féminine à l’œuvre ce soir.

Nous ne révélerons rien de l’étonnant Épilogue, ultime et bluffante surprise du travail jubilatoire d’une metteuse en scène qui aura joué jusqu’au bout avec ses acteurs comme avec ses spectateurs. Nous enjoindrons en revanche les curieux à entreprendre le voyage à Bâle pour ce Rake’s Progress éblouissant, une des réussites de la saison lyrique qui s’achève.

Crédits photographiques : © Sandra Then

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