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Eugène Onéguine sans cœur à Strasbourg

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 16-VI-2018. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Eugène Onéguine (Евгений Онегин), opéra en trois actes et sept tableaux sur un livret de Piotr Ilitch Tchaïkovski et Constantin Chilovski, d’après le roman en vers d’Alexandre Pouchkine. Mise en scène : Frederic Wake-Walker. Décors et costumes : Jamie Vartan. Lumières : Fabiana Piccioli. Avec : Bogdan Baciu, Eugène Onéguine ; Ekaterina Morozova, Tatiana ; Marina Viotti, Olga ; Liparit Avetisyan, Lenski ; Mikhail Kazakov, le Prince Grémine ; Doris Lamprecht, Madame Larina ; Margarita Nekrasova, Filipievna ; Gilles Ragon, Monsieur Triquet ; Dionysos Idis, Zaretski / le Capitaine ; Sangbae Choï, un Paysan. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Inna Petcheniouk) ; Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction musicale : Marko Letonja.

aONEGUINE_ONR-KlaraBeck_4136_acte1Malgré une distribution homogène et de belle qualité, l’Opéra national du Rhin passe à côté du lyrisme et des sentiments passionnés d’Eugène Onéguine. La faute à une direction trop clinique et réservée et surtout à une mise en scène décalée et absconse dont on peine à saisir le fil directeur.

La soirée commençait pourtant plutôt bien. Durant toute la première partie, le metteur en scène se contente d’un travail sans transcendance mais de bon aloi, assurant avec efficacité les entrées-sorties et les interactions dans l’intérieur rustique de la maison de campagne des Larina (décor de Jamie Vartan) et sous les éclairages très travaillés et constamment changeants de Fabiana Piccioli. Les scènes se succèdent avec fluidité et, fort logiquement, les livres qu’affectionne tant Tatiana sont au centre du dispositif. Elle s’en inspire même pour en tirer la substance de sa lettre à Onéguine.

Et puis, après le premier entracte — car la mise en scène imposera un second entracte bien superflu pour mettre en place le dernier tableau — tout se détraque. L’anniversaire de Tatiana prend place dans un night-club de campagne aux néons agressifs où la chorégraphie ridicule imposée au chœur, les allusions homoérotiques, les ballons rouges en forme de cœur identifiant les amoureux et le numéro de pop-star sur le retour de Monsieur Triquet consternent sans faire sens. Le duel d’Onéguine et Lenski se transforme en une roulette russe autour d’une misérable table et s’apparente plus à un suicide. Quant au dernier tableau, il se déroule dans le vaste hall vaguement Art déco et impersonnel d’un grand hôtel qu’on imagine moscovite mais tendance soviétique, sous le regard impassible de mannequins censés signifier lourdement le caractère figé de cette société. De passions, de sentiments, d’analyse psychologique, il n’est hélas nulle trace dans cette mise en scène qui tente maladroitement de faire neuf et moderne sans ligne directrice claire et ne recueillera (fait rarissime à Strasbourg) que les huées du public.

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Dans de telles conditions, les chanteurs peinent à donner épaisseur et vie à leurs personnages. Pourtant, musicalement et vocalement, ils sont pleinement à la hauteur. Pour son premier Onéguine, fait preuve de mâle assurance et de séduction à qui manque encore un soupçon de morgue et de complexité. La voix est splendide, ronde, homogène jusque dans des aigus faciles et puissants. En dépit d’un médium plus confidentiel, est aussi une fort belle Tatiana à la superbe allure scénique, à la voix prenante, pénétrante et vibrante, peut-être un peu lourde au début pour incarner une toute jeune fille. Avec ses graves profonds de contralto et la chaleur de son timbre, s’empare avec bonheur du rôle d’Olga tandis que réussit à émouvoir avec son Lenski un peu rustaud et naïf, un tantinet engorgé mais à l’aigu solaire et fervent. Pourtant renommé en Boris Godounov au Bolchoï même, ne convainc pas ce soir en Prince Grémine affublé d’un déambulateur : somptueux timbre de basse aux graves abyssaux mais articulation pâteuse et quelques nasalités. en Madame Larina et en nourrice Filipievna sont en revanche irréprochables de présence scénique et de qualité vocale, dans ces rôles trop souvent confiés à des chanteuses en fin de carrière et à la voix vieillissante. Enfin, malgré les absurdités que lui impose le metteur en scène, détaille son Monsieur Triquet sans véritablement emporter l’adhésion.

Dans des tempos très étirés, Marco Letonja soigne la sonorité de son orchestre et la mise en évidence des timbres instrumentaux. L’ s’y montre parfait de qualité, d’homogénéité et d’éloquence des interventions solistes mais cette approche analytique, réservée, trop sage et trop prudente n’apporte pas à la soirée le supplément d’âme, de passion, de tension que lui refuse la mise en scène. Très mal à l’aise dans ses chorégraphies imposées et insuffisamment travaillées, le Chœur de l’Opéra national du Rhin parvient tout de même à faire montre de son habituelle qualité musicale et vocale. Avec cet Eugène Onéguine qui ne marquera pas les esprits, Eva Kleinitz n’a malheureusement pas eu la main très heureuse pour clore sa première saison à la tête de l’Opéra national du Rhin.

Crédit photographique :  (Eugène Onéguine) /  (Eugène Onéguine), (Tatiana, de dos), (Olga), (Lenski) © Klara Beck

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  • Michel LONCIN

    Mais qu’ont donc ces metteurs en scène qui, à force de vouloir être … « originaux » (ou paraître l’être), trahissent l’esprit des grandes œuvres … ?

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