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À Bâle, Lucia di Lammermoor face à l’hystérie masculine

La Scène, Opéra, Opéras

Bâle. Theater Basel. 2-XI-2018. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor, opéra en trois actes sur un livret de Salvatore Cammarano d’après le roman « The Bride of Lammermoor » de Walter Scott. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Avec Rosa Feola, Lucia ; Fabián Lara, Edgardo ; Ernesto Petti, Enrico ; Tassos Apostolou, Raimondo ; Hyunjai Marco Lee, Arturo ; Ena Pongrac, Alisa ; Karl-Heinz Brandt, Normanno. Chor, Extrachor (chef de chœur: Michael Clark) du Theater Basel et Sinfonieorchester Basel, direction musicale : Giampaolo Bisanti

LDL2Le Theater Basel (élu Théâtre de l’année 2018 par le magazine Theater heute) affiche une splendide production du plus célèbre opéra de Donizetti. La distribution impressionne autour de dans le rôle-titre tandis que la traduction conceptuelle et plastique du tandem Py-Weitz captive une nouvelle fois.

Une immense construction de briques grises abrite une minuscule chambre devinable derrière une photo, datée de 1887, du neurologue Jean-Martin Charcot en pleine séance d’hypnose sur une patiente atteinte d’hystérie, face à une assistance toute masculine. L’image d’archives se voit dupliquée dès la première scène avec une Lucia en sujet d’observation, alitée, agitée, dont le doigt accuse d’emblée ses observateurs : un médecin (ex-Chapelain Raimundo dans le livret) et ses stagiaires (Freud en fut un à l’hiver 1885).

Py inverse la perspective de la réputation bâtie autour de cet opéra par le célèbre Air dit de la Folie : ladite folie est bien évidemment l’apanage d’un monde d’hommes n’envisageant les femmes qu’au prisme de leurs ambitions. Lucia est peu gâté par Edgardo, objet de désir bien rudoyant, et surtout par Enrico, frère opportuniste qui veut la marier à un époux de son choix, un Arturo qui, ici plus proche du roman de Walter Scott que du livret de Cammarano, déclare sa flamme à la jeune fille la main appuyé sur celle, plus viril, d’un bien tactile garde du corps ! Comme le dit , au-delà des décombres de la sublime pluie de cendres qu’il fait choir sur cet univers carbonisé dès le départ : « A la fin, tout le monde perd. »

Le spectacle, aux résonances très contemporaines, d’une irréfutable vraisemblance (les violences faites au femmes, ça remonte à quand et ça s’arrête quand ?), est d’une élégance folle. Le chœur est emmuré derrière la brique, la chambre change de volume à vue, ses murs lépreux servent d’écran à un carrousel de fantasmes tournoyant au moyen d’une lanterne magique et d’ombres chinoises confiées à cinq danseurs. Une armoire en unique porte d’entrée s’ouvre régulièrement pour des prises d’accessoires mais aussi sur un ciel étoilé ou un mur de crânes. Une sombre créature cornue se terre sous le lit de l’héroïne, un second carrousel, où l’animal et le chasseur calcinés s’imbriquent jusqu’à l’effroyable, salue l’arrivée du marié. On applique sur Lucia la chronophotographie pour suivre le déroulé des symptômes ainsi que le fit Charcot dont les recherches coïncidèrent quasiment avec la naissance de la camera oscura

Les costumes de snobent le kitsch des kilts. D’une classe intemporelle, ils proviennent de ce qui constitue probablement aujourd’hui la garde-robe lyrique la plus classe qui soit : amples manteaux et longues robes idéalisent le corps de chacun, du premier soliste au dernier choriste. Py trouve en la figure emblématique de Lucia de quoi réaffirmer sa fascination pour les chanteurs : le spectacle délaisse progressivement les hommes dans une pénombre indécise et culmine avec une scène de la folie mémorable, qui voit une lourde pluie de cendres noires s’abattre sur le plateau. La robe immaculée de l’héroïne, au lieu d’être griffée des traces rouges que l’on a tant vues signer cette scène macabre, agit comme un aimant… Sur la cabalette, le noir s’élève comme par capillarité du sol vers les cintres. La chambre blanche devient chambre noire.

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habille cette funèbre auscultation d’atours musicaux puissamment  dramatiques, le second tableau de l’Acte II, avec toutes les forces en présence (chœur et orchestre à fond), se révélant particulièrement irrésistible. Bâle a eu la main heureuse pour le trio de tête : un Enrico () de puissante assise, aux attaques autoritaires, magnifiquement timbré et d’une crédibilité scénique bien exploitée par la mise en scène, un Edgardo véhément et juvénile (), une Lucia () stupéfiante d’énergie, à la fois dramatique et colorature. À un Raimundo spectaculaire () on souhaitera seulement un envoi mieux contrôlé de certains aigus. (Normanno parfaitement cauteleux) et (Alisa revue en infirmière aux ordres) sont des comparses de choix.

Un spectacle qui prend l’œuvre au sérieux, à l’instar d’une Katie Mitchell à Londres, bien au-delà du récent défilé de mode d’un Stefano Poda à Lausanne. Ce service rendu est à conseiller aux amoureux du compositeur comme à ceux que le doute envahit encore quant à son orchestration minimaliste et sa propension à quémander les applaudissements bien en aval de la note ultime. À Bâle les deux camps se rejoignent.

Crédits photographiques : © Sandra Then

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