Guillaume Tell en vo et en cinémascope aux Chorégies d’Orange

Festivals, La Scène, Opéra

Gioachino Rossini (1792-1868) : Guillaume Tell, opéra en quatre actes sur un livret d’Étienne de Jouy et Hyppolyte Bis d’après la pièce Wilhelm Tell de Friedrich von Schiller. Mise en scène : Jean-Louis Grinda. Décors : Eric Chevalier. Costumes : Françoise Raybaud. Lumières : Laurent Castaingt. Chorégraphie : Eugénie Andrin. Vidéo : Arnaud Pottier et Etienne Guiot. Avec : Nicola Alaimo, Guillaume Tell; Mathilde; Nora Gubisch ; Jodie Devos, Jemmy; Celso Albelo, Arnold ; Philippe Kahn, Melchthal; Nicolas Cavalier, Walter Furst; Nicolas Courjal, Gesler; Annick Massis, Mathilde ; Philippe Do, Rodolphe; Julien Véronèse, Leuthold ; Cyrille Dubois, Ruodi. Choeur de l’Opéra de Monte-Carlo (chef de chœur : Stefano Visconti), Choeur du Théâtre du Capitole de Toulouse (chef de chœur: Alfonso Caiani) et Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, direction musicale : Gianluca Capuano

GT1 (2)L’excellente initiative de monter à Orange, et dans sa version originale en français, le chant du cygne lyrique de Rossini achoppe sur une réalisation scénique bien en-deçà de la force d’une œuvre animée d’un puissant souffle musical autant que politique.

Guillaume Tell est des opéras les plus mésestimés de Rossini. L’auditeur alléché par le célébrissime galop qui conclut son ouverture découvre ensuite, généralement avec effarement, un ample mélodrame de presque quatre heures, aux tempi mesurés, sans tube véritable, de surcroît plus politique que romantique. Qui aurait cru cela de la part du rieur auteur du Barbier de Séville ? Charles X ignore, quand il passe commande d’un grand opéra à la française à Rossini que ce dernier, avant de clore sa carrière lyrique à 36 ans, va bâtir son livret à partir du drame éponyme de Schiller. Guillaume Tell dépeint la résistance d’une Suisse médiévale à la barbarie des Habsbourgeois et se clôt sur un maître-mot : Liberté. La Révolution de 1830 éclate un an après la première.

, qui a déjà monté Guillaume Tell à Liège en 1997, à Monaco en 2015, aime l’œuvre et, après la réussite du difficile Mefistofele en 2018, souhaite révéler au plus grand nombre le génie de cet opéra d’une ampleur wagnérienne. Les spectateurs, qui ont répondu présent et ont affronté sans sourciller le spartiate des 9000 places du Théâtre antique dès 21h30 laissent exploser leur joie à 1h10 du matin. Nous qui partageons l’enthousiasme du jeune Wagner (« Vous avez écrit là une musique pour tous les temps et il n’en est pas de meilleure »), apprécions sans réserve l’équipe vocale réunie pour relever l’audacieux défi proposé par l’opéra le plus long de son auteur (4h). est Guillaume Tell depuis longtemps déjà, tout comme , le Gesler noir et flamboyant qu’on adore détester, de Londres à Monaco. est un Arnold à l’aise avec la tessiture comme avec la diction. (très belle entrée sur un vrai cheval qu’on reconduit trop vite à l’écurie) campe avec classe une Mathilde pas toujours compréhensible mais d’une gestion vocale consommée dans ce lieu des plus périlleux. Majoritairement française, la distribution enchante dès le la donné par le Ruodi clair et délié de . affronte sans problème les irrésistibles aigus de Jemmy dans le galvanisant finale du I. Source de grand plaisir que l’audition du Walter Furst de , du Rodolphe de , du Melchtal de , du Leuthold de , de l’Hedwige de . On goûte également, jusqu’à la grandiose conclusion de l’Acte IV, la prestation de l’ sous la baguette de (également chef des Musiciens du Prince). Le Chœur peine à garder la mesure du délicieux Toi que l’oiseau mais s’avère excellent partout ailleurs, les nombreuses pages chorales en faisant presque la vedette de l’opéra.

Cœur de cible atteint ? Loin s’en faut ! Si nous nous réjouissons de voir fêté en France, le temps d’une soirée populaire, un opéra qui fut charcuté dans les grandes largeurs dès sa troisième représentation (Orange coupe une petite demi-heure), nous pouvons comprendre, au sortir de la soirée, que sa valeur puisse continuer d’échapper à ses contempteurs comme à ceux qui escomptaient sa réhabilitation définitive. Pour imposer la force peu commune de ce vibrant manifeste pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la distribution la plus brillante ne suffit pas. Guillaume Tell boite à la scène si on ne creuse pas sous le vernis touristique : montagnes, lacs, danses folkloriques, arbalète, pomme… Guillaume Tell appelle une vision.

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Le voyage à Orange se résume généralement à l’exécution d’opéras devant un décor unique année après année : cet encombrant mur d’Auguste que seul , en 1973, osa voiler d’immenses tentures immaculées pour le Tristan du trio Böhm/Nilsson/Vickers. On cria tant au sacrilège que l’audace visuelle de cette mise en scène intemporelle resta l’exception d’un spectacle mythique aussi par son dispositif. La vidéo permet aujourd’hui de redessiner avec de savants trompe-l’œil, les contours d’un lieu hautement contraignant. Mis à part un très chiche premier tableau du IV, le travail d’Arnaud Pottier et Étienne Guiot est, sur ce plan, un des bonheurs de la soirée : le vertige de la montagne, la brillance d’un lac, le clair-obscur d’un sous-bois, les arêtes d’un palais… Ce cinémascope d’une Nature omniprésente est d’une grande beauté, notamment au moment d’une tempête saisissante, où la scène agrémentée d’un disque de bois s’incurvant ou tournoyant, se met à tanguer littéralement.

Mais les enjeux (un peuple oppresse un peuple) sont à peine esquissés. La souffrance des Suisses repose sur les frêles épaules d’une ballerine précautionneusement bringuebalée ou d’un chœur dont les membres s’affaissent un à un lors de l’essentiel ballet de l’Acte III. Nous voilà bien en-deçà, avec cette lecture qui ne fait réfléchir personne, du très beau travail de Graham Vick pour le Festival de Pesaro 2013 (DVD Decca) et, prenons les paris, de ce que trame le très inspiré Tobias Kratzer pour l’ouverture prochaine de la nouvelle saison de l’Opéra de Lyon.

Crédits photographiques : © Philippe Gromelle

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