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Coronis, une zarzuela baroque à l’Opéra de Limoges

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Limoges. Opéra. 12-II-2020. Sebastián Durón (1660-1716) : Coronis, fantaisie baroque sur un livret d’un poète anonyme. Mise en scène : Omar Porras. Scénographie : Amélie Kiritzé-Topor. Lumières : Mathias Roche. Costumes : Bruno Fatalot. Avec : Ana Quintans, Coronis ; Isabelle Druet, Triton ; Emiliano Gonzalez-Toro, Protée ; Anthea Pichanick, Ménandre ; Victoire Bunel, Sirène ; Marielou Jacquard, Apollon ; Caroline Meng, Neptune ; Brenda Poupard, Iris ; Olivier Fichet, Rosario. Le Poème Harmonique, direction musicale : Vincent Dumestre

Après Caen et Rouen, Coronis de Sebastián Durón, dirigé par , passe par Limoges avant Amiens, Lille et Paris.

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Ceux qui, à l’annonce de la résurrection de cette zarzuela baroque, s’attendaient à une espagnolade, auront la surprise d’une double révélation : Coronis arbore les atouts d’un véritable opéra, de surcroît très inspiré. Contrairement aux usages d’une époque où la zarzuela alliait chant et dialogues parlés, Coronis est entièrement chanté. Son inspiration n’a rien à envier au meilleur des compositeurs vénitiens du XVIIe : entre le chant des castagnettes et les guitares s’élèvent de poignants lamenti et de prenants ostinatos. L’œuvre vit le jour entre 1701 et 1706 devant le jeune roi d’Espagne, Philippe V, petit-fils de Louis XIV, dont l’enfance française, biberonnée à l’austérité lullyste, dut certainement céder le pas à l’adolescence émerveillée devant l’hédonisme de Sebastián Durón.

Composée sur le livret d’un poète anonyme, la « fantaisie baroque » de Durón se penche sur les amours de la nymphe Coronis, convoitée par la concupiscence des dieux, les puissants Neptune et Apollon. Régulièrement repoussés, les deux harceleurs font payer aux humains environnants (le petit peuple de la Thrace) leur frustration amoureuse à coups d’incendies et d’engloutissements. L’Humanité malmenée par la Divinité. Comme le dit fort justement le metteur en scène du spectacle, , le sujet, bien que mythologique, n’est pas sans résonner avec notre époque.

La partition est une merveille absolue et l’on se jettera sur l’enregistrement déjà programmé. Défendue par de , elle éblouit de bout en bout de ses deux heures données sans entracte. Le surlendemain de l’exécution admirable du Trionfo de Haendel à Montpellier par Les Accents de Thibault Noally, on se dit à Limoges que la France est vraiment gâtée avec ses ensembles baroques. Celui de Dumestre, avec ses dix-neuf exécutants, est de type luxuriant, enivrant de sonorités originales (ses flûtes, son basson, très en avant), magnifié par la quasi-préséance d’un continuo enchanteur (théorbe, harpe, ottavino, clavecin, orgue…). La direction musicale affiche un geste qui est un bonheur d’équilibre : la beauté du son, la bienveillante attention aux chanteurs.

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Dans la zarzuela baroque, le chant était féminin, le dialogue masculin. Comme s’il voulait contrevenir, en Espagne, au puritanisme d’une Église qui, en Italie, remplaça longtemps et sans complexe les femmes par des hommes, Durón va plus loin encore : sur les neuf chanteurs de sa distribution, et choristes à l’envi, à l’exception du seul rôle du devin Protée (faire chanter un vieillard par une femme était tout de même au-dessus de l’entendement du compositeur), huit étaient des femmes, même les dieux : ainsi soient-elles, donc ! C’est l’excellent Emiliano Gonzalez-Toro qui se dévoue pour mettre sa testostérone au service du gynécée de Durón. Habilement secondé par le compositeur au moyen de pages superbement mélancoliques, comme par le métal d’une voix que l’on a toujours plaisir à retrouver, l’inoubliable Platée de l’Opéra du Rhin s’amuse beaucoup. est Coronis. Irradiante de séduction vocale comme de grâce scénique, elle  est bien cette « nymphe à la beauté sans pareille» décrite par Vincent Dumestre dans le programme. Le genre d’apparition à même de donner à tout un chacun l’envie d’être une femme. C’est Triton, le seul à aimer vraiment Coronis, qui bénéficie des pages les plus dramatiques. Isabelle Druet, après sa stupéfiante Cassandre, fait, en tragédienne consommée, une bouchée des nombreuses interventions de ce monstre à la passion dévorante. On n’aura que lauriers de beau chant à décerner aux autres membres du gynécée : et , très Laurel et Hardy en Ménandre et Sirène (l’irruption de la première dans le public, encore fumante des ruines de l’incendie, est un grand moment) ; et si le livret donne in fine la victoire à Apollon sur Neptune, pas question de départager sur le podium vocal les épatantes et . Il faut l’Iris lumineuse de , envoyée par Jupiter, pour calmer le jeu. Du fantasque aréopage (savoureux ) complété par quelques membres de sa ludique compagnie de danseurs et acrobates, fait son miel en jouant avec gourmandise sur les tailles et les faciès.

Tellement sous le charme de la musique, on en oublierait presque le foisonnant metteur en scène colombien, déjà réalisateur d’une petite poignée d’opéras, et dont l’on retrouve la patte théâtrale. Derrière la grâce d’un ondoyant rideaux de scène s’élevant en godets, devant le carton-pâte d’abruptes falaises posées sur l’à-plat d’un sol ridé comme une lisière marine, il entraîne toutes et tous à jouer à fond le premier degré de la comédie de tréteaux généreuse dans laquelle il excelle : rideau coulissant latéralement, poses et déposes surlignées, maquillages et costumes d’une enfantine exubérance. Dans cet univers aussi sympathique que quelque peu brouillon au-delà d’une certaine distance de la scène, où les dieux sortent des malles aux trésors, les apparitions se font annoncer par d’émerveillantes et pétaradantes explosions artificières. Un spectacle propre à ravir les enfants comme ceux qui auront su le rester.

Crédits photographiques : © Steve Barek – Opéra de Limoges

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Limoges. Opéra. 12-II-2020. Sebastián Durón (1660-1716) : Coronis, fantaisie baroque sur un livret d’un poète anonyme. Mise en scène : Omar Porras. Scénographie : Amélie Kiritzé-Topor. Lumières : Mathias Roche. Costumes : Bruno Fatalot. Avec : Ana Quintans, Coronis ; Isabelle Druet, Triton ; Emiliano Gonzalez-Toro, Protée ; Anthea Pichanick, Ménandre ; Victoire Bunel, Sirène ; Marielou Jacquard, Apollon ; Caroline Meng, Neptune ; Brenda Poupard, Iris ; Olivier Fichet, Rosario. Le Poème Harmonique, direction musicale : Vincent Dumestre

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