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Cosmogonie stockhausénienne à la Philharmonie de Paris

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Paris. Salle des concerts – Cité de la Musique. 13-XI-2021. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Kontakte pour sons électroniques, piano et percussion ; Harlekin, pour clarinette. Solistes de l’Intercontemporain : Samuel Favre, percussion ; Sébastien Vichard, piano ; Thierry Coduys, projection sonore ; Martin Adámek, clarinette ; mise en espace, Anna Chirescu

Paris. Philharmonie ; Grande Salle Pierre Boulez. 14-XI-2021. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Donnerstag, aus Licht. Actes I, II et Adieu. Composition, livret, danses, action scénique et gestes de Karlheinz Stockhausen. Mise en scène : Benjamin Lazar. Décors & Costumes : Adeline Caron. Lumières : Christophe Naillet. Vidéos : Yann Chapotel. Assistance sonore : Florent Derex. Création informatique musicale : Augustin Muller. Avec : Damien Bigourdan, chant, Michael ; Henri Deléger, trompette, Michael ; Emmanuelle Grach, danse Michael, transmission de la Danse ; Pia Davila, chant, Eva ; Iris Zerdoud, cor de basset, Eva ; Suzanne Meyer, danse, Eva ; Damien Pass, chant, Luzifer ; Mathieu Adam, trombone, Luzifer ; Jamil Attar, danse, Luzifer ; Alphonse Cemin, piano, accompagnateur de Michael ; Alice Caubit, Ghislain Roffat, clarinette, hirondelle-clown. Etudiants du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Ensemble Le Balcon, direction musicale : Maxime Pascal

Avec Harlekin, Kontakte et la continuation du cycle Licht, la Philharmonie de Paris offre le temps d’un week-end une cosmogonie stockhausénienne.

Ouverture par les solistes de l’Intercontemporain

Le week-end s’inaugure avec les solistes de l’Intercontemporain et deux œuvres phares de ce « découvreur d’inouïs » : sa pièce scénique Harlekin pour clarinette/danseur et ce qu’il faut considérer comme la première œuvre mixte de l’histoire, Kontakte, pour sons électroniques, piano et percussion, qui débute la soirée.

Au centre du plateau de la Cité de la musique, éclairés en or-jaune et or-rouge, trônent deux tam-tams, l’instrument emblématique du cérémonial stockhausénien. C’est en mettant en résonance le plus flamboyant des deux que le pianiste Sébastien Vichard signale le lancement de « la bande ». Stockhausen l’a élaborée en premier lieu, dans le studio de la WDR de Cologne et avec un soin millimétré, dans les années 1958 et 59. Thierry Coduys est aux manettes pour projeter cette partie électronique diffusée sur quatre canaux, avec des mouvements de tournoiement dans l’espace très spectaculaires : une invention du compositeur consistant, à l’aide de quatre micros, à enregistrer les sons sur une table tournante. Stockhausen a l’idée d’ajouter sur cette partie électronique des sons instrumentaux (piano et percussions) qui imitent et prolongent les sons de synthèse : une mise « en contact » des deux sources sonores portée par l’intuition géniale du trouveur et le désir d’embrasser le total sonore dans cette première œuvre (chef-d’œuvre) mixte de l’histoire.

À jardin, Sébastien Vichard fait résonner le clavier, sous ses doigts et parfois ses avant-bras, ayant à portée de main bon nombre de percussions (cloches de vache, cymbales, gros maracas) dont il joue également. À cour, les multi-percussions s’entendent sous les baguettes de , bois, métaux et peaux en alternance, selon les qualités sonores de la bande qu’elles tendent à rejoindre. La pièce est une succession de 16 « Momente » (moments), ces unités temporelles définies par leur durée et leur « mode d’existence » sonore (registres, allures, dynamiques, etc.) qui président au déroulement de l’œuvre et à l’expérience d’écoute immersive de l’auditeur. Devant leur tam-tam respectif et mailloches en main, les deux musiciens contribuent généreusement au climax du moment 12. Des textures mates ou scintillantes, compactes ou atomisées, aux trames vibrantes ou bruitées, c’est la cosmogonie sonore de Stockhausen qui se profile dans cette version d’anthologie donnée par nos trois interprètes dont l’écoute à l’affût opère et la virtuosité du geste nous éblouit.

Le plateau est nu avant l’arrivée de en habit d’Arlequin, visage grimé et chaussures noires de cuir souple, lorsqu’il investit la scène après l’entracte. Car le musicien danse autant qu’il joue de sa clarinette (exit la partition) durant les 45 minutes d’Harlekin (1975). La pièce/mimodrame est baptisée « œuvre scénique », que Stockhausen compose deux ans avant d’amorcer son opéra Licht. Elle est dédiée à l’interprète fétiche du compositeur, Suzanne Stephens, et réclame un investissement musical autant que physique. Tour à tour rêveur, passionné, sombre ou malicieux, le clarinettiste tourne, saute, frappe du pied, s’allonge ou se cabre sur les pointes, autant de postures, parfois comiques, qui sont strictement notées par le compositeur tout comme la partie musicale qui interagit avec le geste. Le son voyage dans tous les registres de l’instrument, des notes aigües liminales aux graves moelleux de la clarinette et exige tout du long la respiration circulaire!

On connaissait le son racé d’Adámek (pureté de l’émission, homogénéité du registre, richesse du timbre) qui enchante l’écoute mais on n’ignorait encore les aptitudes du musicien pour la danse : prestance féline, légèreté du rebond, styliste-né à l’image d’un Vaslav Nijinski dans L’Après-midi d’un Faune. Le clarinettiste évoque neuf mois de travail avec la chorégraphe et « merveilleuse pédagogue » (dixit Adámek) Anna Chirescu à qui l’on doit également la mise en espace et le jeu subtil des lumières, aussi facétieux que les mouvements du personnage.
C’est une prise de rôle pour autant qu’une découverte pour le public subjugué par la performance de notre interprète touché ce soir par la grâce. (MT)

Reprise du cycle Licht de Stockhausen à la Philharmonie

Intégrés à la Philharmonie, les actes I et II du Donnerstag aus Licht, dans la production de créée en 2018 à l’Opéra Comique, relancent le projet de autour du cycle complet de l’opéra-monde de .

Après avoir créé une nouvelle production de Donnerstag aus Licht (Jeudi de Lumière) à l’Opéra Comique, a développé son projet à la Philharmonie, où ont été montés Samstag (Samedi) en 2019 puis Dienstag (Mardi) en 2020. Limité par les confinements, le cycle d’abord prévu pour être créé en France jusqu’en 2024 reprend cet automne 2021 avec un retour à Donnerstag, par ses seuls actes I et II ainsi que l’Adieu, l’acte III n’ayant pu être ajouté, car trop complexe dans la situation sanitaire actuelle. Maintenant décalé d’une année, Licht reprendra l’an prochain par Freitag (Vendredi) à l’Opéra de Lille, puis à la Philharmonie de Paris, avant Sonntag (Dimanche) en 2023, Mittwoch (Mercredi) en 2024 et Montag (Lundi) en 2025.

La direction de la Philharmonie aura changé, mais gageons que l’ancien directeur de la Salle Favart, maintenant directeur des deux salles de la Villette, n’interrompra pas un projet initié lors de son mandat à l’Opéra Comique. Donnerstag reprend donc un cycle deux fois plus long que le Ring de Wagner et permet à la production réajustée de -déjà très bien décrite lors de sa création– de mieux respirer sur la grande scène de la Salle Pierre Boulez. Depuis trois ans, seuls quelques musiciens ont changé et l’on retrouve au premier acte, chanté, le Michaël ténor de , toujours si vif pour tenir sa partie du héros, et toujours superbement accompagné du Michaël danseur d’, puis en fin d’acte du Michaël musicien, dont la trompette superbement affutée d’ tient le rôle principal à l’acte suivant.

D’abord sur la partie éducative du personnage central, l’opéra présente à l’acte II un grand tour du monde, pendant lequel Michaël -donc maintenant - doit se battre avec plusieurs autres instruments. Après avoir abattu le trombone de Benoit Courtris dès l’entrée, il devra encore se débarrasser du tuba puissant de Maxime Morel, dans lequel il enfonce presque à moitié sa trompette, pendant que l’autre est à genoux. Puis il interprète ses longs soli avec de nombreuses sourdines, placées à sa ceinture comme des chargeurs de fusil mitrailleur. Et de refaire en plus son – exceptionnel – numéro de danse des yeux lors de son passage par l’Inde, augmenté par vidéo sur grand écran. Iris Zerdoud tient maintenant Eva au cor de basset, souvent en recherche du bruit mat de son instrument, tandis que Pia Davila porte ce personnage au chant à l’acte I. La basse ne bénéficie cette fois pas du grand réquisitoire à l’acte III pour Luzifer, et peut donc tout donner dès l’acte I, tandis que son double au trombone profite du jeu précis de Mathieu Adam et son double danseur grâce à la prestation fine de Jamil Attar.

Invisibles à l’acte I puis sur le devant de la scène au parterre au deuxième, Maxime Pascal et Le Balcon, renforcés par des élèves du Conservatoire de Paris et accompagnés du pianiste et du couple de clarinettes d’Alice Caubit et Ghislain Roffat en scène, démontrent à présent leur expertise dans la musique de Stockhausen, abordée de manière de plus en plus nette en même temps que complètement sereine, tant dans la gestion du temps que des accentuations. Ils bénéficient d’une assistance sonore parfaitement intégrée à l’acoustique par des haut-parleurs sur les balcons de la Philharmonie, due au travail de Florent Derex et à la création informatique musicale d’Augustin Muller. Malgré l’absence du dernier acte pour cette reprise, le public ressort de la salle au son des trompettes de l’Adieu, celles-ci superbes de mystère par leurs réponses de la terrasse de la Philharmonie à d’autres cachées dans les arbres. Malheureusement et contrairement au Ring de Bayreuth où les journées se suivent presque, il faut maintenant patienter à nouveau un an pour le prochain volet, Freitag ! (VG)

Crédits photographiques : Concert © ; Donnerstag aus Licht © Meng Phu

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Paris. Salle des concerts – Cité de la Musique. 13-XI-2021. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Kontakte pour sons électroniques, piano et percussion ; Harlekin, pour clarinette. Solistes de l’Intercontemporain : Samuel Favre, percussion ; Sébastien Vichard, piano ; Thierry Coduys, projection sonore ; Martin Adámek, clarinette ; mise en espace, Anna Chirescu

Paris. Philharmonie ; Grande Salle Pierre Boulez. 14-XI-2021. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Donnerstag, aus Licht. Actes I, II et Adieu. Composition, livret, danses, action scénique et gestes de Karlheinz Stockhausen. Mise en scène : Benjamin Lazar. Décors & Costumes : Adeline Caron. Lumières : Christophe Naillet. Vidéos : Yann Chapotel. Assistance sonore : Florent Derex. Création informatique musicale : Augustin Muller. Avec : Damien Bigourdan, chant, Michael ; Henri Deléger, trompette, Michael ; Emmanuelle Grach, danse Michael, transmission de la Danse ; Pia Davila, chant, Eva ; Iris Zerdoud, cor de basset, Eva ; Suzanne Meyer, danse, Eva ; Damien Pass, chant, Luzifer ; Mathieu Adam, trombone, Luzifer ; Jamil Attar, danse, Luzifer ; Alphonse Cemin, piano, accompagnateur de Michael ; Alice Caubit, Ghislain Roffat, clarinette, hirondelle-clown. Etudiants du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Ensemble Le Balcon, direction musicale : Maxime Pascal

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