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La Carmen de Dmitri Tcherniakov, ou la thérapie de Don José

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Luxembourg. Grand Théâtre. 10-III-2022. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret de Ludovic Halevy et Henri Meilhac d’après la nouvelle de Prosper Mérimée. Dialogues réécrits par Dmitri Tcherniakov. Mise en scène, décors et costumes : Dmitri Tcherniakov. Costumes : Elena Zaytseva. Lumière : Gleb Fishtinsky. Avec : Ève-Marie Hubeaux, Carmen ; Michael Fabiano, Don José ; Anne-Catherine Gillet, Micaëla ; Jean-Sébastien Bou, Escamillo ; Louise Foor, Frasquita ; Claire Péron, Mercédès ; Jean-Fernand Setti, Zuniga ; Pierre Doyen, Moralès ; Guillaume Andrieux, Le Dancaïre ; Enguerrand de Hys, Le Remendado. Ensemble Aedes (chef de chœur : Mathieu Romano). Orchestre Philharmonique du Luxembourg, direction : José Miguel Pérez-Sierra

Passionnante reprise d’un spectacle dont on avait beaucoup parlé au cours de l’été 2017. renouvelle son triomphe aux côtés d’excellents nouveaux venus.

Retour, cinq ans après, de la Carmen présentée au festival d’Aix-en-Provence par . On rappellera brièvement le concept de cette intelligence et astucieuse mise en scène, qui intègre l’opéra de Bizet dans le cadre d’une thérapie de groupe destinée à guérir Don José de son manque d’appétence pour son épouse Micaëla. Le spectacle se déroule ainsi comme une longue mise en abyme, comme un opéra dans l’opéra joué à des fins thérapeutiques et dont on redécouvre, grâce à un déroutant recadrage explicité par des dialogues entièrement réécrits, toute la force subversive. Les acteurs commencent à rire de la gaucherie et du manque de conviction de leur jeu, puis finissent par sombrer, à des degrés divers, dans les pièges de l’illusion dramatique qui rendent de plus en plus difficile la dissociation entre les situations réelles et imaginaires. Dans un tel contexte, le personnage central est évidemment Don José, le seul à se prêter au jeu à contre-cœur avant d’être happé, corps et biens, par la nouvelle réalité qui l’assaille, la prise de conscience de ses propres failles et contradictions. Le vrai mystère de cette production est le personnage de Carmen, complice ou prisonnière de la mascarade qu’on la force à jouer malgré ses convictions intimes. Bien malin celui qui saura dire qui, de ce redoutable affrontement, est la véritable victime. Si le concept peut surprendre, avouons que la lecture de Tcherniakov est cohérente de bout en bout, même s’il est demandé au spectateur d’accepter que l’histoire bien connue de Carmen, enchâssée dans un autre récit, devienne un simple prétexte. Adieu espagnolades, toreros, castagnettes et robes à froufrou, remplacés par d’ordinaires costumes ou tailleurs situés dans un décor d’une glaçante neutralité.

Depuis les représentations de l’été 2017, la distribution a été en grande partie renouvelée. On retrouve cependant avec le plus grand plaisir et , les Dancaïre et Moralès de la mise en scène originale. Ils sont rejoints par des comparses parfaitement à leur place dans le cadre de cette reprise. est un imposant Zuniga, un Remendado plus sombre qu’à l’accoutumée. et sont bien chantantes en Frasquita et Mercédès, même si la mise en scène leur ôte toute personnalité dramatique. Cela n’est pas le cas, en revanche, de l’Escamillo de , transformé en sympathique mafieux qui va jusqu’à flirter avec Micaëla dans le but de susciter la jalousie de José. Son baryton rond et souple s’accommode bien de la tessiture relativement grave du rôle. La Micaëla d’ est bien connue, et la chanteuse, dans ce rôle de jeune bourgeoise BCBG, se glisse sans difficulté dans la proposition de la mise en scène. Formidable, également, est la Carmen d’Ève-Marie Hubeaux, qui se donne corps et âme dans cette production dont le personnage éponyme, même s’il n’est pas tué au dernier acte, sort psychologiquement dévasté par une telle expérience. Vocalement, la jeune chanteuse a tout pour elle, ses moyens considérables lui permettant de suggérer tous les aspects de la séduction : graves rauques et inquiétants, aigus charnus et enjôleurs, volume important pour les grands élans dramatiques du quatrième acte. Rescapé des représentations d’Aix, a encore mûri son incarnation de Don José. Désabusé et circonspect au premier acte, il se prend finalement au jeu dont il semble rejeter les règles au départ, pour finir littéralement broyé par la thérapie qui devait le reconstruire. Légèrement en retrait en début de spectacle, peut-être en raison de légères difficultés avec le français, il trouve petit à petit ses marques et finit par proposer un déchirant portrait de personnage victime de multiples manipulations. En dépit de quelques attaques hasardeuses, il fait valoir un instrument souple et cuivré, capable de puissance mais aussi des plus subtiles nuances. Autre source de joies exquises, le remarquable ensemble choral Aedes qui a chanté cet opéra avec rondeur, finesse et musicalité. Le public a été particulièrement sensible à la performance de son orchestre, dirigé par la baguette toujours aussi experte du chef , très applaudi à chacune de ses apparitions.

Crédit photographique : Michael Fabiano © Patrick Berger – Artcompress

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Luxembourg. Grand Théâtre. 10-III-2022. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret de Ludovic Halevy et Henri Meilhac d’après la nouvelle de Prosper Mérimée. Dialogues réécrits par Dmitri Tcherniakov. Mise en scène, décors et costumes : Dmitri Tcherniakov. Costumes : Elena Zaytseva. Lumière : Gleb Fishtinsky. Avec : Ève-Marie Hubeaux, Carmen ; Michael Fabiano, Don José ; Anne-Catherine Gillet, Micaëla ; Jean-Sébastien Bou, Escamillo ; Louise Foor, Frasquita ; Claire Péron, Mercédès ; Jean-Fernand Setti, Zuniga ; Pierre Doyen, Moralès ; Guillaume Andrieux, Le Dancaïre ; Enguerrand de Hys, Le Remendado. Ensemble Aedes (chef de chœur : Mathieu Romano). Orchestre Philharmonique du Luxembourg, direction : José Miguel Pérez-Sierra

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