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Au cœur du souffle avec l’EIC et Emmanuel Pahud

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Paris ; Cité de la Musique. 11-V-2022. Pierre Boulez (1925-2016) : Mémoriale (… explosante-fixe… Originel), pour flûte et ensemble : Matthias Pintscher (né en 1971) : beyond (a system of passing), pour flûte ; Éric Montalbetti (né en 1968) : Cavernes ; Soleils, concertino pour mezzo-soprano ; orchestre de chambre sur trois poèmes d’Andrée Chedid (CM) ; Irini Amargianaki (né en 1980) : N 37° 58’21. 108 E 23° 434 23.27, Athens, pour trois flûtes et ensemble (CM) ; Michael Jarrell (né en 1958) : … un temps de silence … pour flûte et ensemble. Christina Daletska, mezzo-soprano ; Emmanuel Pahud, Sophie Cherrier, Emmanuelle Ophèle, flûtes. Ensemble Intercontemporain, direction : Matthias Pintscher

Une, deux et trois flûtes pour le concert de l’ qui invite pour la première fois en son sein , première flûte soliste de l’Orchestre Philharmonique de Berlin.

Le programme s’est élaboré en collaboration avec le flûtiste invité, proche de dont il a créé le concerto pour flûte Transir à Lucerne en 2006. intervient dans les deux pièces de la seconde partie, à savoir la création mondiale de la compositrice grecque Irina Amargianaki, commande de l’EIC, et le concerto pour flûte de entendu en création française.

C’est l’emblématique Mémoriale (… explosante -fixe… Originel) de , pour flûte soliste et huit instruments (deux cors et six cordes avec sourdine de plomb), qui ouvre la soirée. L’œuvre est au répertoire de l’ensemble depuis sa création en 1985. Ce bijou de cinq minutes est joué, et avec quelle volupté dans le son, par la soliste . Autour d’elle, ses huit partenaires créent une sorte de halo électronique, mais sans électricité cependant. Sa collègue est seule en scène dans la deuxième pièce, beyond (a system of passing) de , un solo de flûte éblouissant, tiré du concerto Transir déjà mentionné et créé en 2013 par Emmanuel Pahud. C’est une véritable performance physique demandée à l’interprète, dans la projection du son et les modes de jeu qui en varient constamment l’émission ; une exploration « au-delà » (beyond), à travers le souffle, l’énergie et la virtuosité du jeu, une zone irradiante de lumière vers laquelle nous transporte avec sa seule flûte en main!

Les deux flûtistes ont regagné le rang dans Cavernes et Soleils, une création mondiale, commande de l’EIC passée à Éric Montalbetti. La pièce d’une petite demi-heure est sous-titrée « Concertino pour mezzo-soprano et orchestre de chambre », « dans l’idée de faire sonner l’Ensemble au grand complet de manière orchestrale et d’associer soliste et orchestre dans un même souffle se nourrissant l’un, l’autre », nous dit le compositeur. Suivant le modèle du concerto, la pièce est en trois mouvements, empruntant chacun à un poème du recueil Cavernes et Soleils d’Andrée Chedid. « Ce qui m’a le plus touché est la manière dont chaque poème passe par mille climats différents, et en même temps les rassemble et les réconcilie, ouvrant sur une perspective profondément lumineuse », souligne encore Montalbetti. C’est la mezzo-soprano ukrainienne, , que l’on avait découverte dans l’opéra Kein Licht de Philippe Manoury, qui remplace au pied levé Marianne Crebassa, souffrante, pour laquelle la partie vocale a été pensée. L’écriture ciselée et profuse de l’ensemble instrumental portée par les élans poétiques du texte – il s’affiche en fond de scène – se déploie dans toute sa richesse sous le geste engagé de Matthias Pintscher ; mais la voix de la mezzo peine, hélas, à parvenir jusqu’à nous, absorbée par les timbres de l’ensemble hormis quelques passages bienvenus laissant apprécier la voix longue et flexible de la chanteuse. Lorsqu’elle revient sur scène pour saluer son public à la fin de la pièce, , étant par ailleurs ambassadrice d’Amnesty internationale, est ceinte du drapeau ukrainien.

Les trois flûtes (incluant la flûte basse d’) sont sur le bord de scène dans la pièce de la compositrice grecque , commande de l’EIC donnée également en création mondiale. Le titre étrange, N 37° 58’21.108 E 23° 434 23.27, Athens, et difficile à retenir – l’œuvre s’intéresse d’ailleurs à la mémoire – correspond aux coordonnées GPS d’un quartier d’Athènes, « point géographique bien précis qui évoque une mémoire vive », confie la compositrice installée aujourd’hui à Berlin. La pièce instaure d’emblée un espace de lutte cerné par les scansions de la grosse caisse qui met l’oreille en alerte. La musique est éruptive, âpre voire agressive, qui ne laisse pas indifférent, dominée par les « projectiles » (souffle, voix dans l’instrument, son saturé, etc.) des trois flûtes pugnaces au côté d’un ensemble solidaire sous la direction énergétique de Matthias Pintscher.

Le meilleur reste à venir avec un temps de silence, le concerto pour flûte et ensemble (réduction de son concerto pour orchestre) de , une pièce créée en 2017 à la Philharmonie de Berlin par Emmanuel Pahud et le Scharoun ensemble. Elle engage dès le début une virtuosité inouïe, assumée avec un engagement non moins exceptionnel par le soliste. Sa flûte survoltée lance ses traits de lumière, toujours assistée/augmentée par les timbres de l’ensemble qui en colorent et nuancent les éclats. L’œuvre évolue dans différentes temporalités, resserrée à l’extrême, dans une tension vertigineuse, puis distendue, en des moments « hors du temps » qui glissent progressivement vers le silence.

Avec ses sons charnus dans les graves, une projection qui sidère et un contrôle absolu dans les aigus, la flûte d’Emmanuel Pahud est rien moins qu’ensorcelante. La musique de Jarrell l’est aussi, ouvrant des espaces poétiques et silencieux très émotionnels, telles ces dernières minutes presqu’immobiles, sur la pulsation du woodblock aigu et dans la résonance de trois bols tibétains, où s’entendent les derniers coups d’aile d’une flûte-oiseau.

Emmanuel Pahud et l’EIC s’envoleront le lendemain pour Berlin, accueillis par la Saal où ils redonneront ce même concert prestigieux.

Crédit photographique : ©

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