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Einstein on the beach à Bâle : immersion totale

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Bâle. Theater Basel. 23-VI-2022. Philip Glass (né en 1937) : Einstein on the beach, opéra en 4 actes en collaboration avec Robert Wilson. Mise en scène : Susanne Kennedy. Décor : Markus Selg. Costumes : Teresa Vergho. Lumière : Cornelius Hunziker. Vidéo : Rodrik Bierstecker, Markus Selg. Chorégraphie : Ixchel Mendoza Hernández. Avec : Álfheiuður Erla Guðmundsdóttir, soprano (Soprano solo) ; Sonja Koppelhuber, mezzo-soprano (Alto solo) ; Suzan Boogaerdt, Tarren Johnson, Frank Willens, Tommy Cattin, Dominic Santia, Ixchel Mendoza Hernández(Performers et Danseurs). Basler Madrigalisten et Ensemble Phoenix, direction : Jürg Henneberger

Injouable, inchantable autrement que par ses créateurs ? C’est de Suisse que vient encore une fois la preuve qu’après la mythique version de et du Ensemble, une autre vie est possible pour Einstein on the beach.


De cet opéra autour de la personnalité d’Einstein (ce faillit être Hitler), aujourd’hui considéré comme fondateur puisqu’il signait, après des décennies de sérialisme, le désir d’un retour aux origines de la musique, ni ni ne sont en mesure de dire pourquoi Einstein on the beach on Wall Street (allusion au roman apocalyptique de Neville Shute : On the beach ?) est devenu l’anti-opéra Einstein on the beach. Wilson lui-même répète qu’il n’y a pas d’histoire et qu’il s’agit, à l’instar du chant des oiseaux que l’on goûte sans en saisir un traître mot, de s’abandonner à ce qui s’apparente à une expérience sensorielle. Dans sa mise en scène, , secondée par le plasticien Markus Selg, évacue même le rôle-titre, réduit ici aux seuls dégâts collatéraux de son e=mc2 : l’apocalypse nucléaire.

La première explosion est chromatique. Tatoué de vidéos mouvantes (des arbres passent d’une saison à l’autre, un train transformiste ravive le souvenir de celui de Bob Wilson…), le décor, très accordé à la structure cyclique et au pouvoir hypnotique de la musique de Glass, fait tourner au ralenti un temple perdu dans la blondeur d’un désert où trône aussi le vestige d’une Porte des Étoiles fracassée. Sur quelle planète est-on ? Six humains, fondus dans le paysage, vivent là, entre sable et rochers, on the beach. Rescapés du naufrage d’une humanité décimée ? Rescapés du Passé ? Prophètes du futur ? les voit à un point précis du Temps « où tout est fini et où tout commence ». Profondément investis par leurs interprètes, ils parlent au spectateur (en chiffres bien sûr), chantent (parfois en playback), dansent au ralenti (la Dance 1 est une séance de chamanisme collectif), s’adonnent à des rituels, vont de la scène à la salle. On joue avec les tessitures. Des phrases inédites se glissent en toute liberté au côté des textes originels survivants: I Feel the Earth move est bien là mais les mots de Trial, qu’on imagine mal dans un tel contexte, ainsi que le bouleversant Two lovers passent à la trappe, bien que ce nouvel Einstein se conclue lui aussi par une ode à l’adresse de la plus vieille histoire du Monde : l’Amour. Temps et Espace (autre vieux rêve wagnérien) se mêlent parfaitement dans ce nouvel Einstein on the beach où la jeune metteuse en scène de théâtre allemande s’affranchit avec aplomb du spectacle originel.


Les performances des Basler Madrigalisten et de l’Ensemble Phoenix, sous la direction, pour cette dernière, de , sont stupéfiantes. Les voix sonnent plus humaines qu’instrumentales. Le chef et ses sept instrumentistes émergent d’une fosse qui a tout du chantier de fouille d’une civilisation disparue. Ils en sortiront sur Building pour s’éparpiller dans la salle laissant le chef seul, comme ivre, sur le plateau. Les tempi sont plutôt retenus. Les kneeplays sont particulièrement bouleversants : le Troisième atteint des sommets à l’entrée des basses. Les soprani arrachent des larmes au Cinquième. La sonorisation est captivante et spectaculaire. La représentation dure 3H35 (soit 15 minutes de plus que l’enregistrement officiel, déjà plus copieux que le premier). et tiennent la dragée haute à des parties dont l’endurance et la virtuosité rythmique ne sont pas les moindres caractéristiques, cette dernière apportant au fameux Bed la lumière dépouillée d’un soprano qui avait illuminé le Saint-François d’Assise pandémique du Theater Basel. L’Einstein de Susanne Kennedy joue toujours du violon, comme son illustre modèle, mais n’est plus chevelu ni moustachu comme chez Bob Wilson. C’est une troublante petite femme au crâne ras (Diamanda Dramm), égérie au jeu spectral d’une communauté isolée sur un continent inconnu.

A la création durant l’étouffant été de 1976 en Avignon, les spectateurs avaient le droit de sortir deux fois, lors des kneeplays : autorisation de pure perversité, ces morceaux étant les joyaux de la redoutable partition. Lorsqu’Einstein fut repris pour les 75 ans du compositeur, les impatients pouvaient sortir quand ils le désiraient. Un rituel repris par Genève en 2019. Bâle, plus permissif, autorise carrément le spectateur à investir le plateau. Effrayante sur le papier, cette idée de l’explosion complète du quatrième mur en vue d’une immersion totale impose sa bouleversante évidence. Le spectateur peut déambuler dans les moindres recoins de la scène, ce dont certains ne se privent pas en ce soir de dernière : presque autant de monde sur le plateau que dans la salle ! On se laisse tenter par tel rocher accueillant, on s’étend langoureusement sur un des voluptueux coussins épars, on teste son narcissisme dans le contre-jour d’une vidéo, on prend la pose au bord d’un escalier… A la fin seulement, pour un Spaceship aux écrans vides dévorés par les flammes, on est invité à laisser toute leur place aux acteurs. Cela se fait le plus naturellement du monde, en silence. Noyé dans le déluge chromatique du jeu d’orgues qui éclabousse aussi le confortable tapis de sol (une sorte de plage envahie de fossiles de trilobites), le spectateur devient l’acteur décomplexé d’un spectacle qui ambitionne probablement de le transformer à son tour. On se met à songer aux théories de la guérison par le son, par les chiffres. Opéra de chiffres et de notes, Einstein on the beach opéra thérapeutique ? Regardant ces spectateurs s’avancer lentement eux aussi vers le spectacle qu’ils sont venus voir, on songe bien évidemment, et non sans une émotion maximale, aux touristes qui envahissent les ruines de Tell Amarna à l’avant-dernier tableau d’Akhnaten. Avec Susanne Kennedy, et sa vision d’une civilisation évanouie ou à créer, c’est le spectateur qui aura été on the beach.

Crédits photographiques : © Ingo Hoehn

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Bâle. Theater Basel. 23-VI-2022. Philip Glass (né en 1937) : Einstein on the beach, opéra en 4 actes en collaboration avec Robert Wilson. Mise en scène : Susanne Kennedy. Décor : Markus Selg. Costumes : Teresa Vergho. Lumière : Cornelius Hunziker. Vidéo : Rodrik Bierstecker, Markus Selg. Chorégraphie : Ixchel Mendoza Hernández. Avec : Álfheiuður Erla Guðmundsdóttir, soprano (Soprano solo) ; Sonja Koppelhuber, mezzo-soprano (Alto solo) ; Suzan Boogaerdt, Tarren Johnson, Frank Willens, Tommy Cattin, Dominic Santia, Ixchel Mendoza Hernández(Performers et Danseurs). Basler Madrigalisten et Ensemble Phoenix, direction : Jürg Henneberger

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