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Genève : la possibilité d’un autre Einstein on the beach

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Genève. Grand Théâtre. 17-IX-2019. Philip Glass (né en 1937) : Einstein on the beach. Opéra en 4 actes. Textes parlés : Christopher Knowles, Samuel M. Johnson, Lucinda Childs. Mise scène: Daniele Finzi Pasca. Scénographie : Hugo Gargiulo. Lumières : Alexis Bowles, Daniele Finzi Pasca. Costumes : Giovanna Buzzi. Chorégraphie: Maria Bonzanigo. Vidéo : Roberto Vitalini. Avec : les interprètes de la Compagnie Finzi Pasca, Choeur et orchestre du Einstein-Ensemble (Madoka Sakitsu, violon solo), direction musicale : Titus Engel

Premier opéra de . Premier mandat genevois d’. Première réussite du nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève : le metteur en scène parvient, 43 ans après la création d’Einstein on the beach en 1976 à Avignon, à donner, en création suisse, une descendance au geste mythique de .

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Einstein on the beach, opéra-manifeste de la volonté d’un compositeur très tôt curieux de savoir « d’où vient la musique », est un crépuscule et une aurore. Il clôt la première période compositionnelle de Glass qui ne composera jamais un Einstein II. Est-ce que c’est un opéra ? « Nous n’avions jamais pensé que c’en était un jusqu’à ce que quelqu’un d’autre le dise », dit le compositeur de ce qui est devenu le premier opus d’un corpus lyrique qui compte aujourd’hui vingt-six titres. Toujours attribué à «  et  », Einstein, né de la collaboration féconde entre les deux hommes, est une date-phare de la création lyrique du XXᵉ siècle, une réussite que l’on crut jusqu’à hier encore indéléguable. Un peu le même type d’enjeu que celui qui consiste à succéder au Ring de Chéreau. On disait la difficulté musicale de l’œuvre telle que seul le Philip Glass Ensemble, créé pour cette musique nouvelle, en pouvait venir à bout. On avait tort. Philip Glass qui évoquait non sans humour un futur où Einstein on the beach serait repris sans lui et Wilson (« lorsque nous ne serons plus là pour nous plaindre ») doit se rendre à l’évidence : le futur est déjà là.

Faire le voyage à Genève en 2019 quand on fit celui à Avignon en 1976 prend des allures proustiennes : le narrateur a vieilli mais le grand œuvre est intact. Metteur en scène (« N’essayez pas de tout comprendre ») et chef (« Laisse-toi emporter par le courant ») pérennisent l’adage wilsonnien :« Einstein, c’est comme le chant des oiseaux : on ne comprend pas mais on est sous le charme. » Sans intrigue, ni narration, ni intention biographique, Einstein on the beach est une oeuvre populaire.

De sa plongée dans la partition, qu’au vu du geste millimétré de Robert Wilson, on aurait imaginée de type dictatoriale, , découvrit la flexibilité d’un work in progress dont il est ressorti avec la permission de diriger 3h45 de musique plutôt que les 4h20 de la version précédente. De préférer des textes à d’autres (de 1976 à 2012, Wilson fit de même). De superposer des mots à des passages autrefois seulement chantés, de s’autoriser des rubatos décomplexés. Le nouveau son, absolument superbe, flatte la raucité du saxo. Confiée à des étudiants, la partie musicale dit le haut niveau de la Haute École de Musique de Genève. Autour du violon volontariste et chaleureux de Madoka Sakitsu, les onze instrumentistes de l’Einstein-Ensemble se hissent à la hauteur du mythique Philip Glass Ensemble. Les vingt-deux chanteurs du chœur n’ont rien à envier aux douze de la version précédente. Au-delà d’une prononciation américaine pas toujours idiomatique de textes « aux limites de l’absurde », les solistes de la Compagnie Finzi Pasca touchent juste.

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« J’écris de la musique pour le théâtre », se défend Glass en 2011 de l’accusation minimaliste qui lui colle encore à la réputation. « Je suis un homme de théâtre », lui répond en 2019 , ajoutant : « Je ne me soucie guère du monde d’aujourd’hui. » La version Wilson, effectivement plus en phase avec l’engagement humaniste du compositeur, conduisait à l’horreur nucléaire (à laquelle Einstein est associé par l’Histoire). La version de Finzi Pasca, au-delà d’un Train et d’un Spaceship sis dans le bureau du savant, navigue ensuite en toute liberté dans l’imaginaire de son concepteur : on y bouchonne un placide cheval blanc, on s’y adonne à des jeux de plage, on y assiste à une intronisation bouddhique (pour corroborer la déclaration du savant qui trouvait le bouddhisme « en accord avec les impératifs de la science moderne » ?) Un lama de type Foudre bénie lévite, mais aussi un vélo, une sirène, une mariée. Des toreros s’entre-toréent sur un Aria de Bed aux allures de lamentation féministe…  L’imagination de Daniel Finzi Pasca semble sans limites.

Les moyens du théâtre sont tous là, dès l’apesanteur gracieuse d’un velum rouge tombé du ciel sur l’ineffable Kneeplay I : ombres chinoises (façon Cirque Plume) sur des fonds mouvants, volutes de fumigènes, murs articulables de néons luminescents, forêt de miroirs pivotants, bibliothèque expansible jusqu’aux cintres, feuilles de papier qui s’envolent : le tout circonscrit par un cadre de scène s’ouvrant et se fermant à l’iris. En confiant les clés de la scène aux seuls membres de sa compagnie, Finzi Pasca se passe du chœur (qui reste en fosse) comme de la danse (exit les oasis respiratoires des chorégraphies de ) au risque de toucher aux limites de sa propre spécificité. Le metteur en scène réutilise effectivement par trop, dans la seconde moitié du spectacle, des effets déjà bien exposés, achoppe quelque peu sur la durée excessive de certains moments (la nage dans la colonne de verre), ce qui n’était pas le cas de Wilson capable d’hypnotiser jusqu’au bout avec la lentissime érection d’une simple barre lumineuse. Heureusement le finale referme superbement la boucle, en ramenant le bureau d’Albert avec son tableau de chiffres, sa bibliothèque expansive et son papier en folie, noyé cette fois sous une longue pluie d’étoiles.

Cette vision onirique, qui veut peut-être suggérer que « nous sommes Einstein » (des perruques « Einstein pour tous » ont envahi scène et fosse), ne fait donc pas oublier la précédente, mais c’est une indéniable réussite qui laisse un long moment espérer que le public, invité à quitter la salle à son gré (en 76, entrées et sorties n’étaient autorisées que sur les Kneeplays), n’en fera rien, ce qui aurait été un geste fort. Les premiers à vouloir se dégourdir ne se seront levés qu’au bout d’une heure trois quarts. Et peu auront quitté définitivement le Grand Théâtre, où, en fin de saison se jouera un autre opéra-monstre du XXᵉ siècle et qui n’est pas sans rapport avec Einstein on the beach: le Saint-François d’Assise de Messiaen.

Crédits photographiques : © Carole Parodi

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