Magdalena Kožená et Martha Argerich bouleversantes dans le Dichterliebe de Schumann
On le sait, la grande Martha Argerich ne se produit plus jamais seule désormais et ses concerts dépendent de ses partenaires. Le 27 septembre à la Philharmonie de Paris, un programme hétérogène nous aura réservé néanmoins un moment d’exception, le cycle du Dichterliebe de Schumann avec Magdalena Kožená.

Curieux programme pour ce concert Piano 4 étoiles donné en matinée par Martha Argerich, Magdalena Kozena et Iddo Bar-Shaï à la Philharmonie de Paris.
Il s’ouvre par la suite de Debussy « en noir et blanc » pour deux pianos, placés côte à côte et non tête-bêche comme c’est l’usage. L’œuvre (1915) fait suivre un allegro « avec emportement » dédié à Serge Koussevitzky, un très sombre « lent » dédié à la mémoire du lieutenant Jacques Charlot, mort au front, page funèbre qui se termine de façon hymnique et un virtuose et insaisissable scherzando « avec emportement » dédié à Stravinski. Le duo Argerich-Bar Shai donne une lecture flamboyante qui ne se refuse pas quelques accents jazzy dans le premier mouvement d’un triptyque assez insaisissable.
Suivent sept brèves mélodies de Janáček, tirées de son recueil de poésies populaires moraves. Magdalena Kožená, née à Brno, ville du compositeur, habite intensément ces courtes pièces qu’elle chante dans sa langue natale, sans partition, accompagnée avec attention mais trop précautionneusement par Iddo Bar-Shaï. Dommage que le livret accompagnant ce concert ne donne pas les textes de ces chansons globalement mélancoliques hormis la dernière. La première partie du concert s’achève par son morceau le plus convaincant avec la suite de Ma mère l’oye dans la version originale pour piano à quatre mains, où les deux pianistes, Argerich tenant la partie des aigus, atteignent le climat poétique et non dénué d’humour (« Laideronette, impératrice des pagodes ») créé par Ravel, culminant dans l’apothéose radieuse du «jardin féérique ».
La seconde partie s’ouvre par le superbe Rondo D951 de Schubert, avec cette fois Bar-Shaï dans le haut du clavier ; lecture plus retenue sinon méditative que virtuose, non exempte de quelques imprécisions à l’image du trille final manquant d’égalité sous les doigts d’Iddo Bar-Shaï.
Mais le meilleur de ce concert vient à la fin, avec le cycle du Dichterliebe de Schumann, seize lieder sur des textes magnifiques de Heinrich Heine. Une fois admis que cet ensemble, destiné par ses textes à une voix d’homme, soit confié à une mezzo, on rend les armes devant l’incarnation de Magdalena Kožená, la variété des sentiments tantôt populaires tantôt joyeux, tantôt quasiment désespérés que Schumann lui confie. Et comme le compositeur a agrémenté la plupart de ces lieder d’une partie de piano très riche et surtout de postludes au clavier qui font mieux qu’illustrer les poèmes mais les enrichissent et les approfondissent, on est captivé par la compréhension de l’univers du compositeur que démontre une fois encore Martha Argerich. La légende du clavier crée un climat poétique, onirique et envoûtant dont cette immense schumanienne a le secret. La fusion entre ces deux artistes nous vaut un de ces moments de grâce mémorables qu’on retiendra durablement. Pour cette demi-heure magique, ce concert disparate et inégal restera dans nos mémoires.
Crédits photographiques : Martha Argerich © Adriano Heitman ; Magdalena Kožená © Julia Wesely / « Folk Songs » Pentatone 2023 ; Iddo Bar-Shaï © Danny Jacobs












