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Alicia Graf Mack : « L’équilibre entre héritage et création fait partie de l’ADN de l’Alvin Ailey American Dance Theater »

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Danseuse étoile de l’, où elle a mené une carrière spectaculaire entre 2005 et 2014, a été recrutée et formée par . Depuis plus d’un an, elle a pris les rênes de la compagnie américaine, qui revient au Palais des Congrès à Paris jusqu’au 11 octobre pour deux programmes conjuguant répertoire et créations.

ResMusica : Deux ans après la dernière venue de la compagnie à Paris, cette nouvelle saison réunit deux programmes très différents : Ailey Legacy, ancré dans l’histoire de la compagnie, et New Works, qui fait entendre des voix chorégraphiques contemporaines. Comment trouvez-vous l’équilibre entre la responsabilité de préserver l’héritage d’ et la nécessité de faire avancer la compagnie ?

: Lorsque a fondé la compagnie, il l’a pensée dès le départ comme une compagnie de répertoire. C’est exactement ce que je fais aujourd’hui : il constituait un catalogue de ses propres œuvres tout en invitant de nouveaux chorégraphes à venir créer pour la compagnie. Il avait à cœur d’élargir le répertoire artistique, mais aussi d’offrir une plateforme à de nouvelles voix, notamment à des chorégraphes de couleur, afin de leur donner l’occasion de travailler et de s’exprimer.

J’occupe ce poste depuis moins de deux ans et c’est extraordinaire de pouvoir m’appuyer sur cet immense héritage tout en continuant à faire vivre la danse contemporaine. Cet équilibre entre héritage et innovation a toujours fait partie de l’ADN de la compagnie.

RM : Le programme Ailey Legacy rassemble des œuvres de différentes périodes, de l’exubérance de Night Creature à la dimension profondément personnelle de Cry, auxquelles s’ajoute la spiritualité de Grace. Que souhaitez-vous faire découvrir au public d’ à travers cette sélection ?

AGM : Ce programme est essentiellement composé d’œuvres d’Alvin Ailey et ce qui me frappe, c’est qu’elles paraissent toujours aussi fraîches et pertinentes qu’au moment de leur création, dans les années 1960, 1970 ou 1980. C’est là que réside son génie : dans l’universalité et l’intemporalité de ce qu’il exprime. Il savait trouver ces fils qui relient les êtres humains et créer des œuvres capables, je crois, de parler à tout le monde.

Le programme comprend également Grace de Ronald K. Brown, une pièce entrée à notre répertoire en 1999. Elle s’inscrit dans la continuité de l’esthétique d’Ailey par sa fusion de plusieurs langages : danse moderne, danse contemporaine et danse d’Afrique de l’Ouest ; mais aussi parce qu’elle parle de spiritualité et de connexion humaine. Il m’a donc semblé tout à fait naturel d’intégrer l’œuvre de Ronald K. Brown à ce programme consacré à l’héritage.

Et, bien sûr, nous terminons avec Revelations, qui est emblématique de la compagnie et continue de soulever les publics du monde entier depuis plus de soixante ans.

« Même si Revelations est profondément enraciné dans l’expérience noire et afro-américaine, l’œuvre touche à des thèmes universels. »

RM : Créé en 1960, Revelations n’a jamais quitté le répertoire et clôt les deux programmes présentés à Paris. Qu’est-ce qui rend cette pièce toujours aussi puissante pour les danseurs et le public d’aujourd’hui ?

AGM : Je pense que cela tient à l’authenticité avec laquelle Alvin Ailey a présenté sa propre expérience. Il a grandi au Texas, aux États-Unis, à une époque où la ségrégation et les lois raciales étaient encore une réalité. Même si Revelations est profondément enraciné dans l’expérience noire et afro-américaine, l’œuvre touche à des thèmes universels : la lutte, l’épreuve, la foi et la joie. N’importe qui, où que ce soit dans le monde, peut comprendre ces expériences. Il y a aussi une simplicité dans le mouvement qui, je crois, rend l’œuvre intemporelle. Rien ne paraît daté, ni les costumes ni la la gestuelle. Chaque fois que nous l’interprétons, elle paraît toujours aussi fraîche.

Nous avons d’autres pièces avec lesquelles nous pouvons terminer nos programmes, mais, lors de nos tournées internationales, il est très important pour nous de partager les racines de la compagnie. Et tant de gens souhaitent voir Revelations ! Lorsque nous partons plusieurs semaines en tournée en Europe, nous choisissons donc de conclure chaque représentation avec cette œuvre.

RM : L’identité de la compagnie a toujours été profondément liée à l’histoire et à la culture afro-américaines, tandis qu’Alvin Ailey souhaitait que son œuvre dépasse les frontières de race, de croyance ou de nationalité. Comment envisagez-vous aujourd’hui cette articulation entre spécificité culturelle et expression universelle ?

AGM : Alvin Ailey voulait parler de ce que signifie être un être humain et, pour cela, il devait raconter sa propre histoire. La compagnie a toujours réuni des danseurs issus de milieux très différents, tout comme les chorégraphes avec lesquels elle travaille viennent d’horizons multiples.

Je pense qu’il est important de représenter la culture afro-américaine, mais d’une manière qui permette aux gens de comprendre : « Voilà ce que signifie être humain. » C’est cela, l’art : être capable d’exprimer cette humanité. Et cela n’a pas besoin d’être intellectuel ; cela doit avant tout être ressenti.

RM : Le programme New Works rassemble des voix chorégraphiques très différentes, notamment Mehdi Walerski, , Lar Lubovitch et Jamar Roberts. Que recherchez-vous lorsque vous invitez un chorégraphe à entrer au répertoire de l’ ?

AGM : Je cherche avant tout des artistes qui possèdent une voix singulière. Je veux également m’assurer que leur travail représente un véritable défi pour les danseurs, à la fois techniquement et artistiquement. Nos danseurs comptent parmi les meilleurs interprètes au monde : l’œuvre doit donc leur permettre de montrer l’étendue de leurs capacités physiques et techniques.

Je recherche aussi des artistes capables de créer cette connexion humaine. Chacun possède son propre langage chorégraphique, mais l’un des aspects les plus importants de l’esthétique Ailey est, à mes yeux, son accessibilité. On peut venir au théâtre sans rien connaître à la danse et être immédiatement touché. Il y a une dimension de plaisir, de spectacle, mais aussi la musique et l’univers visuel des œuvres, qui invitent le public à entrer dans l’expérience et à poursuivre cette relation avec la danse.

Ce programme offre à cet égard un éventail particulièrement large. Mehdi Walerski est un chorégraphe français qui a notamment dirigé le Ballet BC au Canada. Il a créé à l’origine cette pièce pour le Nederlands Dans Theater, puis en a conçu un extrait pour la Juilliard School, à l’époque où j’y travaillais. C’est ainsi que j’ai découvert l’œuvre et que j’ai décidé de l’apporter chez Ailey. Son langage est très contemporain et la musique de Bach m’intéresse particulièrement : associer un mouvement très actuel à une musique aussi ancienne nous rappelle le génie de Bach et combien cette musique reste pertinente aujourd’hui.

Nous présentons également Song of the Anchorite, chorégraphié par Jamar Roberts. Jamar a été danseur au sein d’Ailey et je crois qu’il porte profondément l’esprit d’Alvin Ailey. Cette œuvre répond à une pièce plus ancienne, un solo qu’Ailey avait créé pour lui-même en 1961, Hermit Songs.

Lar Lubovitch est, quant à lui, l’un des pionniers de la danse moderne. Son travail est présent dans notre répertoire depuis des décennies, même si la pièce que nous présentons ici est nouvelle pour la compagnie. Elle semble pourtant déjà appartenir pleinement à notre héritage.

Enfin, nous terminons avec une œuvre de , créée en 2024, sur une musique de Dianne Reeves, à partir d’une chanson originellement écrite par Joni Mitchell. Rien qu’en regardant les noms des compositeurs et des chorégraphes, on mesure combien ces artistes viennent d’horizons et de générations différents. Et pourtant, toutes ces œuvres trouvent naturellement leur place dans l’héritage Ailey, même lorsqu’il s’agit de créations.

« Mon ambition n’est pas de changer de direction, mais de maintenir la flamme d’Alvin Ailey vivante. »

RM : Vous êtes la quatrième directrice artistique de l’. Après Judith Jamison et Robert Battle, quelle direction artistique souhaitez-vous donner à la compagnie et qu’aimeriez-vous y apporter de personnel ?

AGM : Je porte la vision d’Alvin Ailey. Il est essentiel pour moi de préserver sa voix et sa mission : apporter la danse à tout le monde. C’est ma responsabilité. Je suis profondément honorée de porter cet héritage entre mes mains. Alvin Ailey a créé quelque chose de brillant et de très fort. Mon ambition n’est donc pas de changer de direction, mais de maintenir cette flamme vivante.

Ma voix personnelle s’exprime dans la manière dont je construis les programmes, dans le choix des œuvres, mais aussi dans le recrutement de danseurs d’excellence et dans le maintien de cette formidable école de niveau international que nous avons à New York. Je veux que la compagnie continue d’être un phare pour le monde et de témoigner de la puissance de la danse.

RM : Vous arrivez à la direction artistique avec une expérience non seulement de danseuse au sein d’Ailey, mais aussi de pédagogue, après avoir notamment été directrice de la danse à la Juilliard School. En quoi votre expérience d’enseignante influence-t-elle votre manière d’accompagner et de faire évoluer les danseurs d’Ailey aujourd’hui ?

AGM : Les artistes qui atteignent le plus haut niveau possèdent souvent, dès leur plus jeune âge, une forme de magie particulière. On peut bien sûr développer leurs compétences techniques, mais il s’agit surtout de déceler l’artiste singulier qui se trouve devant soi et de trouver les moyens de lui permettre de s’épanouir. Aujourd’hui, mon rôle est de rechercher les œuvres qui permettront à chaque danseur de révéler pleinement son individualité artistique.

Au sein de l’école, nous avons deux directrices extraordinaires et nous accueillons des danseurs dès l’âge de trois ans. Mais nous avons aussi un programme destiné à rendre la danse accessible à tous : aux adultes, aux enfants, ainsi qu’aux seniors avec « Ailey Dance for Active Aging ». Notre élève la plus âgée a plus de 90 ans. La danse est présente à toutes les étapes de la vie.

L’école possède également un programme pré-professionnel spécialement conçu pour préparer les jeunes danseurs au métier d’interprète chorégraphique. Beaucoup poursuivent ensuite leur formation dans des cursus professionnels, à l’université ou rejoignent des compagnies à travers le monde. Nous avons aussi notre compagnie junior, Ailey II. Il existe donc chez Ailey une véritable filière de formation permettant d’accompagner les danseurs jusqu’au niveau professionnel.

Crédits photographiques : Portrait (c) Andrew Eccles ; Grace de Ronald K. Browns (c) Danica Paulos ; Revelations d’Alvin Ailey (c) Paul Kolnik 2021; Many Angels de Lar Lubovitchs (c) Paul Kolnik ; Alicia Graf Mack et des membres de la compagnie (c) Andrew Eccles

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