Chant orphique en miroir avec le Trio Ars Nova
Accueilli à l’Espace Camac par son président Jaquez François, le projet Eurydice-Miroir porté par le Trio Ars Nova (flûte, alto et harpe) revisite le mythe d’Orphée à travers transcriptions et écritures d’aujourd’hui.

Commande du festival de Chaillol et de son directeur artistique Michaël Dian, Eurydice-Miroir a été donnée en création mondiale en août dernier. Le montage musical et poétique autour du mythe d’Orphée est imaginé par Benoît Sitzia, compositeur et directeur général et artistique de l’ensemble Ars Nova. C’est aussi le titre de sa nouvelle œuvre pour flûte alto et harpe qui voisine bon nombre de pièces du répertoire et plusieurs mélodies/berceuses issues des traditions méditerranéennes et orientales. Toutes les transcriptions sont de Benoît Sitzia, enrichissant considérablement le répertoire de cette formation comptant peu d’œuvres originales.
Après Nana (berceuse) et Asturiana, extraits des Sept chansons populaires de Manuel de Falla (voix et piano) qui ouvrent la soirée, le Trio Ars Nova – Samuel Bricault (flûte), Chloé Ducray (harpe) et Benoît Morel (alto) – joue les Six Épigraphes antiques de Claude Debussy, une partition originellement écrite pour piano à quatre mains évoquant une Antiquité fantasmée. Chacune des miniatures est précédée d’une épigraphe chargée d’en délivrer l’esprit : « Pour invoquer Pan, dieu du vent de l’été », « Pour un tombeau sans nom », « Pour que la nuit soit propice »… La musique coule très naturellement sous les doigts des trois musiciens dans un équilibre et une fusion des timbres qui font merveille. Leur fait écho La plainte au loin du Faune de Paul Dukas, tombeau de Debussy écrit en 1920. Lullaby Gurian est une berceuse géorgienne pleine de charme à laquelle la harpiste et l’altiste ajoutent leur grain de voix chaleureux. Durme Hermoza Donzeya, rehaussée des touches lumineuses de la crotale, met la flûte de Samuel Bricault en vedette et ses « flattements » sensibles au quart de ton.

Si le mythe d’Orphée est bien connu, on s’interroge toujours sur les raisons de l’acte fatal, lorsqu’Orphée se retourne malgré l’interdiction des divinités infernales et perd une seconde fois son Eurydice. Séduisante est l’hypothèse de Benoît Sitzia, qu’il vient nous exposer sur scène, voyant en Eurydice le reflet d’Orphée, son double négatif, la face intérieure de son être qu’il ne connaît pas et sur laquelle il veut porter son regard. Conçu pour le Trio Ars Nova, Eurydice-Miroir est en quatre mouvements, « Soleil, Or, Eau et Lune », ponctués par des « apostrophes », moments solistiques plus intimistes. L’écriture du compositeur en appelle aux sens et à leurs correspondances synesthésiques : stridences du piccolo et irisation des cordes dans Soleil, fusion des timbres et miroitement de surface pour Or. Dans l’apostrophe de la harpe, un archet vient effleurer les cordes de l’instrument comme un frisson. Le tempo se ralentit, le son est filtré (sourdine de plomb de l’alto) et la flûte en bisbigliandi dans Eau. Une ombre errante (mélodie orientale) et de doux éclats (pizzicatti de la harpe) viennent troubler l’immobilité de Lune : envoûtement sonore et aura poétique dont le trio prolonge le fil orphique avec Hal Asmar Ellon, un chant traditionnel d’une grande sensualité venu de Syrie.
Comme dans l’Orfeo de Monteverdi, c’est la danse qui termine le parcours avec Bolero-Arabesca, issu des Douze Danses espagnoles pour le piano d’Enrique Granados « chanté » d’une seule voix aussi chaleureuse que colorée par les trois instruments complices. En bis, la Chanson d’amour tunisienne n’est pas moins enlevée, avec sonnailles et tapping sur le socle de la harpe.












