Avant-guerre, après-guerre : Iphigénie à Aix
Un an après la déflagration de son Così fan tutte, Dmitri Tcherniakov revient à Aix-en-Provence avec les deux Iphigénie de Christoph Willibald Gluck. Dans le viseur, cette fois : la guerre.
De la guerre, le metteur en scène russe ne montrera aucune image au cours d'une soirée de plus de cinq heures d'horloge qui permet au festival de battre le record du repos du guerrier bayreuthien avec son copieux entracte d'1h30. Quatre-vingt-dix minutes : voilà la durée de la guerre façon Tcherniakov. La Guerre de Troie dura 10 ans. Comme à chaque orée de conflit, aucune pythie n'eût été en mesure de prédire une telle longévité, le virilisme n'apprenant systématiquement qu'à son corps défendant que la violence autorisée ne connaît pas le temps court. Les deux Iphigénie de la grande réforme gluckienne arrivent à point nommé dans le parcours de Tcherniakov, lequel a déjà réglé son compte au fait guerrier avec l'uppercut de Troyens sans ambiguïté (Paris, 2019) : la lumineuse Iphigénie en Aulide (1774) est celle de l'avant-guerre, inconséquente, festive ; la sombre Iphigénie en Tauride (1779) est celle de l'après-guerre, dessillée, broyée.

En Aulide, ce ne sont que célébrations, jeux et ris. Dans le Palais des Atrides, on danse sur un volcan dans le déni des cauchemars du roi Agamemnon, comme des pressentiments inquiets de sa fille Iphigénie. Un palais que Tcherniakov, comme à son habitude concepteur de la scénographie, stylise dans le tulle d'un habile décor tout de transparences, d'ouvertures, de cadres, qui autorise tous les voyeurismes dans une chambre, une salle à manger, dans l'enfilade d'un couloir. Rien n'est caché au spectateur ainsi invité, comme s'il tournait les pages d'un journal à sensation, à pénétrer dans l'intimité de la famille royale (les bambins Electre et Oreste sont présents). C'est au cours des noces d'Iphigénie avec Achille que point le malaise, déjà instillé dès le terme de l'ineffable Ouverture par le cauchemar du sacrifice de sa fille venue hanter le sommeil d'Agamemnon : le promis, d'abord dépeint par Tcherniakov en accorte animateur de mariage, détourne la bande-son pour passer du déhanchement au pas de l'oie. Génialement chorégraphié, le moment, très certainement le sommet de la soirée, amuse avant d'interroger. Repris tel quel au finale de l'opéra, après une série de photos de famille autour du faux cadavre de l'héroïne (laquelle se consume recroquevillée dans l'ombre au premier plan), il glace véritablement les sangs lorsque, sur le rideau de fer qui tombe lentement, on peut lire en capitales un seul mot : GUERRE.
En Tauride, c'est l'effroi et la déploration. Le décor est le même et un autre. Les murs sont tombés, d'un palais réduit à ses seules arêtes par le biais de néons à l'intensité variable. Ossature d'une fascinante beauté, ce métaphorique fantomatique champ de ruines voit ses différents espaces sculptés ensemble ou séparément par un jeu d'orgue qui fera même fonction de direction d'acteurs. Effet maximal dès la tempête inaugurale soufflant autant dans ce palais fantomatique ainsi ouvert à tous les vents, que dans le cerveau d'une héroïne qui a pris vingt ans, prématurément vieillie sous sa longue chevelure grise. Entre hystérie et épilepsie, Thoas est le grand traumatisé en chef d'une bande au cerveau ravagé. Quand elle ne prend pas soin de ce monde d'hommes détruits, Iphigénie s'adonne la valse du souvenir : Agamemnon, Clytemnestre, les fêtards (cette fois blafards) de l'Aulide hantent alors la Tauride. Tcherniakov ne fait hélas pas grand-chose des duos masculins parmi les plus explicites du répertoire, réduisant la relation d'Oreste et de Pylade à un jeu de bourrades dans les côtes, au mieux à un vague calinou, jusqu'à une fin d'une grande cruauté montrant les deux garçons partir au lointain après d'être définitivement désintéressés d'une femme condamnée à jouer avec des hommes en manipulant les soldats de plomb (verts, bien sûr, la couleur maudite des théâtres) qu'Oreste enfant envoyait à la guerre sur la table de la salle à manger de Mycènes. Pas de fin heureuse pour la malheureuse Iphigénie.
Iphigénie c'est Corinne Winters, dont Tcherniakov connaît bien la puissance d'incarnation pour l'avoir révélée dans son Pelléas zurichois. D'un opéra l'autre, la chanteuse américaine passe du statut de victime à celui de bourreau sans problème majeur, même si la voix semble mieux convenir à l'Aulide qu'à la Tauride. Les quelques tensions qui se font sentir pèsent peu en regard de tout ce que l'on aura gagné au plan de la dramaturgie. À l'Agamemnon solide de Russell Braun ne manque qu'un soupçon de tranchant dans l'intelligibilité, le Calchas bien projeté de Nicolas Cavallier n'étant pas loin d'apparaître plus royal que le roi. L'Arcas de Thomasz Kumięga, le Patrocle de Lukáš Zeman sont parfaitement à leur place. Le virevoltant Alasdair Kent peut faire office de révélation de la soirée, qui met à profit ses fréquentations rossiniennes pour dessiner de l'inconséquent Achille un portrait convaincant. Naguère Troyenne (Hécube à Paris), aujourd'hui Grecque, coiffée à l'identique par son malicieux metteur en scène, Véronique Gens est une Clytemnestre de grande classe, malgré une projection au départ un peu limitée. A l'opposé apparaît le couple Oreste/Pylade : Florian Sempey brille par une articulation jamais mise à mal par un dramatisme puissant, Stanislas de Barbeyrac par le lyrisme ardent et le volume imposant de sa voix actuelle. Le souffle puissant du Thoas plus qu'expressionniste d'Alexandre Duhamel balaie tout sur son passage. Transperçant la nuit de la Tauride, Laura Jarrell impose la fraîcheur d'une voix fruitée. La Diane de Soula Parassidis prend grand plaisir à brouiller les pistes du scénario tcherniakovien qui lui fait endosser la robe de mariée d'Iphigénie, comme si le metteur en scène voulait superposer en une même image les deux conclusions du drame: heureuse dans l'opéra, mais tragique dans la mythologie grecque.
Malgré de conséquentes censures dansées (la Passacaille !), on salue Le Concert d'Astrée : son chœur pleinement engagé, son orchestre, qui livre là, dans la foulée de son fabuleux Didon et Enée à Genève, une étonnante interprétation. Pas un instant de fatigue pour des cordes d'une soie confondante, des vents ciselés, des percussions d'une puissance inouïe aux moments-clés. Toute au service du plateau qu'elle couve sans une seconde de relâche, Emmanuelle Haïm enchante par sa musicalité, sa précision, son sens des enchaînements, sa passion du geste.
Si Tcherniakov suit au plus près cette histoire de famille (le champ de bataille primal ?) qui hante les imaginaires depuis plus de trois mille ans, s'il fait de Diane un double de l'héroïne (sont-ce les dieux qu'il souhaite égorger à la fin de l'Aulide ?), il ne dit rien de la Guerre de Troie qui en est le cadre, mais, via l'appétit de sacrificiel de tous les membres de cette famille dysfonctionnelle, il dit tout de toutes les guerres. Avant que ne souffle la tempête de la Tauride, il égrène cliniquement sur le rideau de fer une poignée de chiffres faisant froid dans le dos : ceux du nombre de décès, de disparus, de mutilés de certaine guerre en cours… Poignant. Un adjectif qui s'adresse aussi à la réussite de cette dilogie que le festival a souhaité relue par un metteur en scène (Pierre Audi avait ouvert le feu en 2009 à Bruxelles) qui reste parmi les plus passionnants de notre temps. En sus de l'opportunité ainsi offerte de réévaluer l'Aulide généralement considérée en deçà de la Tauride, le public, profite à Aix, d'une indiscutable leçon d'histoire.
Crédits photographiques : © Monika Rittershaus
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