Treize Don Quichotte pour le prix d’un à Bâle
Fin de saison en beauté à l’Opéra de Bâle, qui invite treize Don Quichotte pour un opéra qui n’en est pas un.
Sous-titré « Théâtre musical » : un bien léger qualificatif. « Pasticcio » sied autrement mieux à ce Don Quijote très abouti et aux moyens conséquents du Theater Basel, qui convoque treize compositions parmi le millier (dit-on) d’oeuvres musicales inspirées par le héros de Cervantes. Sur le modèle d’une ouverture d’opéra, un astucieux générique début fait entendre l’ensemble des compositeurs conviés par la mise en scène de Thom Luz. Jules Massenet partage une conséquente part du lion avec Ravel, Purcell, Ibert, Mendelssohn, Telemann, Mercadante, Halffter, mais aussi avec quelques inconnus (Ruperto Chapì y Lorente, Francesco Bartolomeo Conti, Wilhelm Kienzl) et même un anonyme ! La part visuelle du spectacle affirme d’emblée son ambition en éventant chaque titre des œuvres au moyen d’ailes de moulin en mouvement : un effort pédagogique qui sera pérennisé jusqu’au bout de ce Don Quijote polyglotte, lisible malgré l’absence de surtitres français.
L’action proprement dite commence par la fin, avec un Quichotte s’arrachant à son lit de mort au simple motif qu’il ne veut pas mourir. Dont acte. Le voici qui quitte la boîte blanche du superbe décor suspendu de Muriel Gerstner, puis le plateau lui-même avant de prendre la poudre d’escampette par le fond de la salle ! Thom Luz va s’attacher aux pas de ce Don Quichotte en pleine santé qui, tout en constatant que des centaines de livres ont détruit sa vie, reconnaîtra qu’un seul l’a rendu immortel. Sancho (lui aussi vêtu de blanc), un choeur antique de cinq solistes (vêtus de noir) et, présent là comme il l’est dans son roman, Cervantes lui-même (en noir et banc) vont tout faire pour ramener à la raison (et à la mort) un homme devenu au fil des siècles une véritable machine à rêves (au cinéma Lost in La Mancha, le film perdu de Terry Gilliam) comme le montrent d’abord le recto de sa chambre rotative (lit, table, piles de livres en adeptes de l’apesanteur), puis son verso, propice aux apparitions. N’occupant qu’un tiers du plateau, cet impressionnant dispositif (lui aussi) rotatif donne à voir jusqu’aux coulisses du Theater Basel, que la scénographie masquera parfois pour accroître la cinégraphie de l’ensemble. Jouant en prestidigitateur des ombres portées, démultipliées, Thom Luz ne fait qu’une bouchée des scènes attendues : géants, moulins… Constamment beau, constamment intelligent, malgré de furtives baisses de tension, son Don Quijote est, à l’instar du héros qu’il dépeint, une machine à rêves esthétiquement très huilée.
Jan Bluthardt, fraise blanche et pourpoint noir de rigueur, est un Cervantes parlé tenant parfaitement les ficelles du spectacle, Thom Luz lui dédiant même une de ses meilleures idées, lorsqu’il le transforme en maître de ballet des mille pages du roman énergiquement tournées (sans autre musique que celle des pages elles-mêmes) jusque dans la fosse par l’ensemble des instrumentistes. Pour brosser son portrait d’un Quichotte très plausible, Dietrich Henschel compense par sa grâce scénique les limites de la projection d’un timbre mat et comme blanchi. Très attentif à ne pas faire de l’ombre à son partenaire, André Morsch est un bien émouvant Sancho. Le quintette de solistes (tous membres de l’Opernstudios OperAvenir) est tout aussi épatant. Font forte impression le soprano irisé de Harpa Osk Björnsdottir, bien utile pour faire passer (avec Purcell) la longuette scène de l’enfantine chevauchée de Quichotte après l’entracte, et plus encore la mezzo Hope Nelson (un nom à retenir) dont le timbre envoûtant, l’abattage scénique redoutable n’est pas sans évoquer une des cantatrices majeures de notre temps, naguère invitée in loco : Asmik Grigorian.
Eduardo Strausser s’amuse beaucoup à conduire avec la fluidité idoine l’Orchestre de Chambre de Bâle au travers de ce pasticcio gorgé de musiques. Le concept musical et les arrangements sans couture apparente de Mathias Weibel permettent non seulement de passer du grand orchestre de Massenet au violoncelle solo de Halffter, mais aussi de Telemann à Conti au fil d’un (hilarant) ping-pong récitatif entre Sancho et son maître. Un pari qui semblait tout sauf gagné d’avance.
De l’Hildalgo de Cervantes aux treize de Thom Luz : Quichotte n’est près de mourir.
Crédit photographique : © Ingo Höhn















