À Gstaad, Vasily Petrenko dirige Gustav Mahler
Devant une salle comble, le Menuhin Festival Gstaad recevait le Royal Philharmonic Orchestra à la tête duquel son chef Vasiily Petrenko a offert une soirée Gustav Mahler aux accents contrastés.
En février 1990, Thomas Hampson enregistrait les Rückert-Lieder de Gustav Mahler avec la complicité des Wiener Philharmoniker sous la direction de Leonard Bernstein. Depuis, le baryton s’est illustré dans une brillante carrière faisant notamment des lieder de Mahler son cheval de bataille. Trente-six ans plus tard, que reste-t-il de cette route tracée ? Le Menuhin Festival, dont il est un des habitués, lui a réservé la première partie de ce concert avec au programme quatre des cinq Rückert-Lieder, précédés de trois courts lieder d’Alma Mahler Schindler. Apparaissant un peu tendu, le sourire crispé, extrêmement concentré, Thomas Hampson traverse la scène pour se placer aux côtés du chef Vasily Petrenko. D’emblée le chef s’emploie à mener son orchestre avec une extrême souplesse et un soutien musical remarquable afin de préserver le chant de Thomas Hampson. Car, il faut bien le dire, si l’ossature vocale du baryton reste présente, la chair s’en est évanouie. Les notes sont courtes, et le spectre vocal inégal. Si les aigus restent d’une belle clarté, le registre grave souffre d’un volume sonore insuffisant. Haché, le discours poétique s’en ressent. Il faut toutefois relever que sa prestation du lied Um Mitternacht s’avère comme le meilleur moment de ce récital, Thomas Hampson, toujours admirablement accompagné par un Royal Philharmonic Orchestra à l’écoute, laissant libre cours à sa sensibilité artistique, à la poésie des mots et à l’intention littéraire plutôt qu’à la stricte observance de la partition. Enfin, notons que le personnage au charisme certain enchante un public acquis à sa notoriété qui lui réserve des applaudissements empreints de chaleur compréhensive plus que d’enthousiasme.
En seconde partie de concert, Vasily Petrenko et son Royal Philharmonic Orchestra s’attaquent au monument mahlérien de sa Cinquième Symphonie. On se souvient de la déception que nous avait procurée le chef et son « nouvel » orchestre lors du concert dédié aux raretés beethovéniennes lors de leur passage au Menuhin Festival de 2022. C’est donc avec une certaine circonspection qu’on s’avance dans ce nouvel épisode musical. D’autant plus que dès les premières mesures, la trompette obligée du premier mouvement accuse quelques imprécisions qui font lever le sourcil. Le malaise est de courte durée, le brusque déchainement de l’orchestre nous ramène prestement dans le discours symphonique. Et lorsque s’éloignent les accents tragiques des cuivres et des bois, soudain comme une éclaircie dans un ciel chargé d’orage, les cordes reprennent avec majestuosité l’inexorable marche funèbre. Quelle beauté dans ces violons, quelle ampleur ! Déjà on se forge une félicité à ce que pourra être l’Adagietto, la page la plus emblématique de cette symphonie. Le deuxième et le troisième mouvements voient un Vasily Petrenko dirigeant son orchestre avec précision et une attention de tous les instants. Par moments la complexité, les enchevêtrements des timbres, les émergences subites de tel ou tel autre pupitre donnent une impression de chaos musical, mais lorsque les cordes (décidément somptueuses) reviennent sur le devant de la scène, tout semble se reconstruire autour d’elles. On notera que dans le deuxième mouvement, par petites touches, Vasily Petrenko révèle l’esprit viennois de cette musique. Une image qui s’affirme dans le Scherzo au point que le traitement que le chef imprime à cette partie s’échappe de l’esprit mahlérien comme s’il voulait saluer des influences straussiennes ! On reste néanmoins un peu sur sa faim avec un certain manque de continuité dramatique, de lecture, de déclamation. Sous la baguette de Vasily Petrenko, cette symphonie avance par courtes touches musicales. Il y manque le discours du compositeur, celui de cette période particulière où Gustav Mahler était tiraillé par des soucis de santé et sa rencontre avec Alma Schneider. La lecture de Petrenko apparait heurtée, parfois décousue. Jusqu’au moment suspendu où le temps du célèbre Adagietto fédère tout autour de lui. Tout au plus pourra-t-on regretter que la harpe soit trop amplifiée, nuisant ainsi à l’équilibre qu’elle aurait pu avoir avec les cordes. Reste que ces pages ont une telle charge émotionnelle qu’on est transporté dans un monde de paix. Les violons du Royal Philharmonic Orchestra planent sur cette musique avec une rare inspiration. Il y a dans cette interprétation juste ce qu’il faut de pathos pour émouvoir sans jamais tomber dans la mièvrerie pleurnicharde. On apprécie la qualité de ces musiciens avec cette admirable capacité d’amplifier le son de leurs instruments pour que physiquement leur musique nous pénètre, comme leur maîtrise instrumentale pour offrir des pianissimo qu’on ressent nous frôlant plus que de les entendre. Dans le Rondo final, avec détermination et expressivité, Vasily Petrenko mène son orchestre dans un délire ultime enlevé avec beaucoup de brio.
Quelques secondes suffisent au public pour reprendre ses esprits et réserver une belle ovation à l’orchestre londonien et à sa prestation qui demande encore quelques sérieuses mises au point pour ne pas risquer qu’un éventuel enregistrement ne soit décevant comme celui de la Troisième Symphonie récemment chroniqué dans nos lignes.

















