Triomphe de la poésie pour Rusalka

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 26-I-2007. Antonín Dvořák (1841-1904) : Rusalka, fable lyrique en trois actes sur un livret de Jaroslav Kvapil. Mise en scène : Robert Carsen. Éclairages : Robert Carsen, Peter van Praet. Décors et costumes : Michael Levine. Chorégraphie : Philippe Gireaudeau. Création vidéo : Eric Duranteau. Avec Svetla Vassileva, Rusalka ; Miro Dvorsky, Le Prince ; Larissa Diadkova, Jezibaba ; Franz Hawlata, L’ondin ; Patricia Orzani, La princesse étrangère ; Armando Ariostini, Le garde forestier ; Cristiana Arcari, Le garçon de cuisine ; Stefanna Kybalova, Première nymphe ; Elena Berera, Deuxième nymphe ; Milijana Nikolic, Troisième nymphe ; Alessandro Inzillo, La voix d’un chasseur. Orchestre et Chœur du Teatro Regio (chef des chœurs : Claudio Marino Moretti). Direction musicale : Gianandrea Noseda

Après le formidable Sémélé que le metteur reprenait du Festival d’Aix-en-Provence pour le remonter à l’Opéra de Zurich, c’est la Rusalka de l’Opéra Bastille qu’il monte au Regio de Turin. Si la découverte de cette musique est un enchantement, celle du spectacle l’est plus encore. Le rideau est à peine ouvert que le metteur en scène canadien nous transporte dans le rêve le plus absolu. Le triomphe de la poésie et du théâtre.

Compagnes de Rusalka, les nymphes s’éveillent en d’ensorceleuses ondulations du corps. Au-dessus d’elles, le lit du Prince flanqué de ses tables de chevet sur lesquelles brillent des lampes. Comme un miroir, l’image de la chambre se reflète à l’inverse sous la surface de l’eau. Réel côtoyant l’irréel. Ambiguïté des sens et des envies de Rusalka que sa passion pour un mortel perdra. En superbe conteur, dit cette fable fantastique avec un discours scénique empreint de merveilleux. S’attachant à la plus grande simplicité des mouvements, sans charger d’inutiles symboles la fresque de son récit, il nous entraîne dans le monde de nos rêves. Ces rêves qui, constamment, nous dirigent vers l’espoir d’un mieux-vivre, d’un mieux être, d’un mieux devenir.

Si la lumière participe aux climats, le décor (Michael Levine) est loin d’être absent de l’histoire. Au moment où Rusalka rejoint le monde des mortels, le fond de scène et les parois latérales qui formaient son univers marin s’éloignent pour que coule la chambre du Prince à la hauteur de l’héroïne. C’est dans cet environnement que la direction d’acteurs de Carsen révèle son efficacité et se couvre d’une sensibilité extrême. Tétanisé par la soudaine découverte de la présence de son amante, comme interdit, les bras écartés, le Prince tourne à distance autour de Rusalka sans la quitter du regard, comme si de l’approcher, de la toucher, la réalité de sa présence devait tout à coup s’évanouir. Un geste bouleversant marqué à la fois d’étonnement, de stupeur, de désir, de peur et d’émerveillement.

Si la distribution parisienne de 2002 pouvait compter sur Renée Fleming dans le rôle-titre, il n’est pas certain que son engagement théâtral, voire même vocal (à l’écoute de l’enregistrement qui a précédé ces représentations) ait été aussi impressionnant que celui de (Rusalka). La soprano offre ici tout le charme, la grâce et la palette expressive d’une voix dont le caractère dramatique n’a d’égal que le radieux de ses aigus. S’exprimant dans un langage idiomatique proche de ses racines, elle capte son auditoire par sa vérité théâtrale, par ses admirables phrasés, par les sons d’une voix qui, dans l’air fameux de l’Ode à la lune, pénètrent l’âme. Pas étonnant dès lors que son amant Miro Dvorsky (Le Prince) succombe à l’ensorcellement naissant de cet amour. Le ténor, pris dans le tourbillon de l’excellence qui enveloppe cette production, se surpasse. Offrant avec générosité sa voix solaire (qui, sous certains aspects n’est pas sans rappeler celle d’un ), son personnage vocal fait oublier l’acteur assez médiocre. De son côté, la basse (L’ondin) profite largement de son expérience du théâtre pour donner une assise vénérable à un personnage dont il n’a plus tous les moyens vocaux. Habitant son personnage avec fougue, la contralto (Jezibaba) rompue à toutes les acrobaties de la coloration vocale contraste par l’ardeur, la ferveur, le dépit, la colère, la jalousie et la frustration à l’innocence de la jeunesse, de l’amour de Rusalka.

Au second acte, Robert Carsen habite son spectacle d’univers séparant la réalité du rêve. Des scènes orchestrées avec une précision diabolique partagent le plateau en deux mondes se mirant l’un l’autre comme les paumes des mains. Le Prince poursuit sa réalité en séduisant la très belle Patricia Orzani (La princesse étrangère). En effet miroir, l’identique scène se passe sur l’autre moitié de la scène où, Rusalka, impuissante et muette assiste à la ruine de son amour. Sur un parterre jonché de roses rouges, le désespoir de l’héroïne rejoint en intensité celle que fait vivre à Violeta de La Traviata. Tragique destin qu’un formidable ballet retrace en filigrane. Les premiers émois de l’amour, les joies de la rencontre pour finalement dégénérer vers l’abandon.

Mais le talent des chanteurs, la beauté du décor, l’incroyable imagerie du ballet et l’intelligence de la mise en scène n’auraient été que des points positifs à relever çà et là si l’imposante et énergique direction d’orchestre de n’avait propulsé cette production aux sommets de l’intensité dramatique. Sans conteste l’un des meilleurs spectacles montrés au Regio de Turin, le chef italien couronne cette production d’une puissance créatrice exceptionnelle. Portant la musique de Dvorak aux confins de l’expressionnisme musical, dans une symbiose parfaite avec le metteur en scène, soulignant ses intentions d’une palette de subtils clairs-obscurs musicaux, la musique de Noseda module les ambiances de lumières, de décors et les états d’âme des personnages avec une force inouïe. Promu récemment au titre de directeur musical de l’opéra turinois, sa prestation à la tête d’un Orchestre du Teatro Regio survolté laisse augurer de moments musicaux de haut vol pour les prochaines saisons.

Crédits photographiques : DR Ramella & Giannese

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