Pas de calme après la tempête

Festivals, La Scène, Opéra

Madrid. Teatro Real. 26 & 27-VII-2008. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Idomeneo, re di Creta, opéra en 3 actes sur un livret de Giambattista Varesco d’après celui d’Antoine Danchet. Mise en scène : Luc Bondy ; décors : Erich Wonder ; costumes : Rudy Sabounghi ; lumières : Dominique Bruguière ; chorégraphie  : Arco Renz. Avec : Kurt Streit / Kobie van Rensburg, Idomeneo ; Bernarda Fink / Joyce DiDonato, Idamante ; Cinzia Forte / María Bayo, Ilia ; Emma Bell / Iano Tamar, Elettra ; Charles Workman, Arbace ; Eduardo Santamaria, Il gran sacerdote, René Pape (voix enregistrée), La voce. Coro Titular del Teatro Real, chef des chœurs : Peter Burian ; Orquesta titular del Teatro Real, direction : Jesús López Cobos.

Idomeneo

Au programme des deux dernières représentations de la saison de l’opéra de Madrid, cette coproduction d’Idomeneo a déjà fait parler d’elle, pour s’être successivement arrêtée entre les murs de la Scala puis entre ceux du Palais Garnier. La production de est d’une grande sobriété, pour ne pas dire pauvreté. Côté cour et côté jardin, du bleu. Au fond, une toile peinte, bleue, qui se modifie lentement par moments pour passer (sommets de didactisme pour qui n’aurait pas compris l’argument !) de la haute vague de tempête à la plage tranquille bordant une mer calme. refuse l’illusion réaliste, ce qui peut se comprendre pour monter aujourd’hui un opera seria : pas de monstre marin, des choristes qui viennent « se mettre en place » pour exécuter un ensemble ou qui s’immobilisent pour laisser Elettra exécuter son air de fureur. Pourquoi pas ? Abandonner les canons du seria permet de ne se pencher que sur les enjeux psychologiques, en particulier ceux qui concernent le drame du père et du fils, surtout lorsque l’on a la chance de disposer d’artistes de la trempe de ou de  ! Quelques idées fixes reviennent souvent : les canifs menaçants d’Idamante, Idomeneo et Arbace ou l’exécution d’un air par un chanteur allongé au sol. La force de conviction des interprètes et le bon niveau musical de l’ensemble font oublier quelques carences concernant la direction d’acteurs. Dans l’ensemble, le parti pris est l’oubli du lieto fine. Alors même que le monstre est vaincu et que Neptune s’est apaisé, après le couronnement d’Idamante et d’Ilia, on entend le tonnerre et le peuple quitte la scène effrayé (alors même qu’il est en train de chanter sa joie…), laissant le nouveau couple royal seul et apeuré. C’est à la lumière de ce parti-pris – la paix retrouvée n’est qu’un leurre – que se comprennent les choix de scénographie, les beaux costumes sombres (sauf pour la candide Ilia) et les éclairages lugubres. Ceci posé, la mise en scène ne dessert pas non plus l’œuvre et a surtout été depuis sa création un écrin pour de grandes voix (, , , , etc. )

Pour évoquer le plateau, commençons par un immense plaisir de spectateur : entendre Kurt Streit dans le rôle-titre ! Il s’agit là d’un très grand Idomenée, probablement l’un des meilleurs que nous ayons entendu ces dernières années. Timbre chaleureux, voix superbement menée, le ténor se jette à corps perdu dans l’interprétation d’un rôle dont il dévoile toute les nuances. Le comédien ne le cède en rien au chanteur, convaincant à toucher les cœurs les plus endurcis. Difficile alors de lui succéder en seconde distribution… Kobie van Rensburg est un héros plus routinier, avec un timbre un peu plus terne. Il convient toutefois de souligner les progrès accomplis par le chanteur depuis les représentations strasbourgeoises, notamment dans les vocalises de « Fuor del mar ».

, dont c’était la prise de rôle, chante un Idamante raffiné mais le volume reste trop confidentiel. Plus investie scéniquement, Joyce DiDonato n’a au contraire aucun mal à se faire entendre, et l’on se dit que, décidément, les rôles de travestis lui vont bien, après un superbe Romeo parisien il y a peu. La cantatrice d’opéra succède à la diseuse, l’inoubliable chanteuse de lieder : voici deux conceptions du rôle aussi différentes que passionnantes ! Cinzia Forte, qui faisait elle aussi une prise de rôle, malgré un répertoire d’habitude plutôt léger, parait avoir une voix un peu trop lourde pour le rôle d’Ilia, dont on cherche ici en vain l’indispensable clarté mozartienne. On saluera en revanche la beauté du timbre et la conviction de l’interprétation. María Bayo est plus à l’aise techniquement même si le vibrato se fait parfois envahissant dans les aigus. Elle aussi compose un beau personnage, très différent d’ailleurs de celui de sa consœur. L’inchantable rôle d’Elettra montre encore une fois toute sa difficulté alors même qu’il est confié à deux chanteuses expérimentées. montre un instrument peu maîtrisé dans les aigus mais captive par sa présence féline et ses nuances. Son «D’Oreste, d’Aiace» est tout simplement terrifiant. , malgré un instrument plus robuste, se montre moins convaincante et plus inégale de ligne. La voix de reste impressionnante même s’il ne s’agit malheureusement que d’un enregistrement. est un Arbace stylé et puissant et les petits rôles (grand prêtre, crétoises et troyens) sont bien tenus.

La direction de est un modèle d’équilibre. L’équilibre entre fosse et plateau est à peu près idéal, avec par exemple la réalisation de parfaits quartettes « Andrò ramingo e solo » les deux soirs. L’ n’appelle que les éloges, notamment du côté des cordes mais se fait aussi remarquer du côté des vents le second soir. La continuiste Patricia Barton porte véritablement les solistes (qu’elle a également contribué à faire répéter), les soutient au mieux en récitatif. Malgré quelques stridences du côté des sopranos, le chœur est excellent. Il est imposant sans être tonitruant et particulièrement raffiné dans « Placido el mar », lorsque l’excellente acoustique du Teatro Real lui permet de rester audible tout en se permettant d’exquis sons susurrés sur les « su su, partiamo or or » (II, 5, n° 15).

Crédit photographique : photo © Javier Del Real

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