Jephta, le dernier oratorio de Haendel

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 27-III-2009. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Jephta, oratorio en trois actes sur un livret de Thomas Morell. Mise en scène : Jonathan Duverger et Jean-Marie Villégier. Décors : Jean-Marie Abplanalp. Costumes : Patrice Cauchetier. Lumières : Patrick Méeüs. Chorégraphie : Sandra Pocceschi. Avec : Topi Lehtipuu, Jephta ; Ann Hallenberg, Storgè ; Carolyn Sampson, Iphis ; Christophe Dumaux, Hamor ; Andrew Foster-Williams, Zebul ; Suzana Ograjenšek, an Angel. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Michel Capperon) ; Freiburger Barockorchester ; direction musicale : Ivor Bolton.

Dernier oratorio, crée en 1752 – si l’on excepte la troisième mouture de The Triumph of Time and Truth datée de 1757 – d’un compositeur de soixante-six ans, Jephta est une œuvre rarement donnée. L’Opéra du Rhin la propose, qui plus est en version scénique, avec une affiche très prometteuse.

Un chef de guerre qui, pour s’attirer les faveurs de Dieu, fait le serment de lui sacrifier la première personne qu’il rencontrera ; la victime ainsi désignée qui n’est autre que l’enfant du héros et le débat cornélien de ce dernier entre sentiments paternels et soumission à la divinité ; l’intervention d’un deus ex machina pour arrêter in extremis le meurtre expiatoire. Non, non ! Nous ne sommes pas dans la mythologie grecque mais dans l’Ancien Testament. Il ne s’agit pas du sacrifice d’Idamante par Idoménée chez Mozart ou d’Iphigénie par Agamemnon chez Gluck. C’est Jephté, rappelé d’exil à la tête des Israélites, qui fait ce serment à Yahvé pour qu’il lui octroie la victoire contre les Ammonites et c’est sa fille Iphis qu’il lui faut sacrifier, en dépit des supplications de son épouse Storgè, de son frère Zebul et du fiancé d’Iphis, Hamor. L’intervention d’un ange explicite heureusement la volonté divine et Iphis est épargnée pour consacrer sa virginité préservée aux louanges et à la gloire de Dieu. De cette histoire biblique, Haendel (et son librettiste ) a tiré un oratorio, composé dans la difficulté et l’angoisse de sa cécité grandissante.

Par définition, l’œuvre n’est pas destinée à la représentation scénique. L’action est réduite, l’essentiel étant dévolu aux monologues introspectifs des solistes et aux interventions magistrales du chœur. et Jean-Marie Villégier la transportent au XVIIe siècle, dans une communauté de Puritains de la Nouvelle-Angleterre. Le dispositif scénique superbe et réaliste de Jean-Marie Abplanalp figure le fond d’un temple protestant sur deux niveaux : en contrebas, les protagonistes et sur la tribune, le chœur en témoin et commentateur des événements. Les fidèles costumes de et les lumières mordorées ou en clair-obscur de y créent une ambiance à la Vermeer ou à la Rembrandt d’une grande beauté plastique. On songe également aux «tableaux vivants» que devaient proposer aux ouailles les mystères du Moyen Age. Les deux metteurs en scène parviennent néanmoins à les animer, surtout au premier acte, par l’intervention inventive et poétique de comédiens tout de noir vêtus et qui, grâce à quelques accessoires, figurent une forêt, un ruisseau, un banc, une barrière ou une escarpolette. Ensuite, le rythme s’étiole quelque peu mais le livret en est le premier responsable ; la longue scène d’action de grâce au début du second acte, traitée comme une ordination de prêtres, s’étire, les deux monologues de Jephta sont traités avec un grand statisme, les arrivées sur la tribune d’Iphis puis celle de l’Ange ailé paraissent plus convenues. Malgré ces quelques réserves, cette mise en scène riche en images puissantes ou tout simplement esthétiques est cependant une réussite.

Dans le rôle-titre, Tobi Lehtipuu reste en-deça de nos espérances. Clairement désigné comme étranger à la communauté, par le livret et le costume, il reste tout du long dans une relative froideur et réserve (choix délibéré de mise en scène ?) et peine à nous convaincre de ses tourments. Le timbre est beau, la vocalisation assez souple et la dynamique correctement variée, avec un usage louable et réussi de la voix mixte, mais la projection reste modeste, l’émission plutôt monochrome et il semble gêné aux deux extrémités par la tessiture certes délicate du rôle. Tout le contraire de la Storgè au fort tempérament de , profondément émouvante et habitée dans son lamento initial «In gentle murmurs» ou a contrario furie déchaînée dans ses imprécations du second acte «Let other creatures die», où elle n’hésite pas à enlaidir l’émission et à poitriner certains graves dans un but constamment dramatique. Une incarnation saisissante. Le couple des amoureux est tout aussi magistral. Lui () campe un Hamor viril, crédible, d’une puissance remarquable pour une voix de contre-ténor – supérieure à Jephta ! – et d’une aisance sidérante dans la vocalise staccato. Elle () incarne une Iphis idéalement lumineuse, de sa voix pure, homogène et agile, trilles compris. Egalement fêté par le public, le Zebul puissant et plein d’autorité d’ est aussi parfaitement caractérisé.

Mais les véritables héros de la soirée nous semblent devoir être l’orchestre et le chœur. Fruit d’un remarquable travail en amont, le nous gratifie en effet d’une formidable prestation dans ce style qui sollicite des qualités qui ne sont pas nécessairement celles d’un chœur d’opéra classique. Et pourtant, abondamment sollicité par la partition, il y fait montre d’une homogénéité, d’une précision dans la polyphonie et l’écriture fuguée, d’une puissance irréprochables. Et quand, à la fin du second acte, lui échoit l’un des sommets de la partition, l’extraordinaire «How dark, O Lord, are thy decrees!» avec ses pulsations de cordes qui font penser aux battements d’un cœur affolé, il y démontre toute sa maestria. Enfin, sous la scansion rythmique précise et idéalement contrastée d’, le Freiburger Barockensemble, venu en voisin, tient toutes ses promesses. Et confirme qu’il est actuellement l’un des tout meilleurs ensembles de musique baroque, au son plein et riche (avec des cordes graves étonnamment étoffées), à la virtuosité transcendante, à l’engagement constant.

Accouché dans la douleur, ce dernier oratorio de Haendel n’est pas d’une hauteur d’inspiration constante. Certaines longueurs, quelques airs routiniers (l’intervention de l’Ange par exemple) y apparaissent de-ci de-là. Mais défendu par une mise en scène et une distribution de qualité, transcendé par un orchestre comme celui que présente l’Opéra du Rhin, le spectacle se tient remarquablement et a obtenu un incontestable succès public. Bravo à l’Opéra du Rhin pour avoir su rassembler sur ce projet autant de compétences d’horizons divers. Et comment ne pas être ému, quand Iphis entonne son air «Farewell, ye limpid springs», en songeant que c’est Haendel lui-même qui prenait ainsi congé de la vie ?

Crédit photographique : (Jephta) © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin

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