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Parsifal triomphal à Munich

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Munich. Opéra National de Bavière, Nationaltheater. 24-IV-2011. Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal, drame sacré en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Peter Konwitschny. Décors et costumes : Johannes Leiacker. Avec : Michael Volle (Amfortas), Steven Humes (Titurel), Kwangchul Youn (Gurnemanz), Nikolai Schukoff (Parsifal), John Wegener (Klingsor), Angela Denoke (Kundry)… Chœur de l’Opéra National de Bavière (chef des chœurs : Sören Eckhoff). Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière; direction musicale : Kent Nagano.

Dès qu’il s’agit de Wagner, le public munichois ne s’en laisse pas compter : malheur à qui n’aura pas su se montrer à la hauteur. Quand une représentation de Parsifal se termine par une ovation debout presque unanime, le spectateur étranger peut donc être sûr que l’événement est exceptionnel. La production de , donnée presque chaque année au moment de Pâques, était pourtant de celles qui, au moment de leur création, font trembler les murs à force de huées, et on a encore pu entendre une dame parler doctement de la volonté «provocatrice» qui l’animait : 16 ans plus tard, elle est pourtant largement acceptée par le public, et il est temps désormais de la prendre pour ce qu’elle est. Point de volonté provocatrice chez Konwitschny, au contraire, simplement une démarche exemplaire d’interrogation sur tous les niveaux d’interprétation d’une œuvre que d’aucuns souhaiteraient figée dans son cérémonial et ses certitudes.

Certainement, on a vu ces dernières années fleurir pour elle des interprétations plus audacieuses encore, plus inventives, à commencer par celles de à Paris ou de Calixto Bieito à Stuttgart, mais si elle est devenue presque classique par comparaison, cette production garde encore bien des intérêts, entre autres parce qu’elle est remontée de façon toujours très vivante. Non seulement certains effets scéniques sont d’une grande beauté immédiate, comme la destruction du château maléfique de Klingsor par Parsifal, à la fois très simple et très efficace, mais Konwitschny apporte aussi des éléments d’interprétation primordiaux. On parle souvent de dérision à propos de son travail, mais quelle plus belle illustration de la foi peut-on trouver que cette lumière qui descend du registre supérieur de la scène vers la crypte des chevaliers dans le premier acte et qui leur indique seule le dévoilement du Gral, ici sous la forme d’une Vierge Marie entourée de deux enfants qui apportent le pain et le vin aux chevaliers ? Peut-on mieux mettre en valeur la complexité de Kundry que par la grande dignité qui lui est ici conférée ?

Précédée d’un concert parisien, cette reprise munichoise avait sans doute bénéficié d’une préparation qu’une maison de répertoire ne peut pas toujours offrir. Les interprétations wagnériennes de ont parfois été contestées à Munich ; mais ce Parsifal triomphal, qui est sans doute sa meilleure interprétation wagnérienne, a semblé réconcilier les clans opposés et vient encore renforcer les attentes placées en son Ring prévu pour la saison prochaine.

Pour se rendre compte que Nagano, à son habitude, dirige un Parsifal assez rapide, il faut se munir d’une montre : sans doute refuse-t-il les alanguissements mystiques qui pèsent encore sur l’image de l’œuvre, mais à aucun moment cette rapidité, qui pourrait être pure recherche d’efficacité dramatique, ne vient bousculer la musique (et les chanteurs). Sa direction réalise, dans une œuvre qu’il a déjà souvent dirigée, une étonnante quadrature du cercle : à la fois allante et contemplative, nuancée et expressive, dramatique et intense, d’une enivrante beauté sonore et toujours remarquablement attentive aux chanteurs, elle témoigne d’un sens des équilibres, des détails et de la grande forme à la fois rarissime et précieux.

Une telle direction aurait largement suffi à retenir l’attention tout au long de la soirée, mais la distribution réunie par l’Opéra de Munich ne permet pas au spectateur de se laisser aller à l’ivresse sonore d’un orchestre à son plus haut niveau. Le quatuor des voix graves est largement dominé par l’Amfortas de , dont l’interprétation très contrôlée et très réfléchie s’appuie sur une voix parfaitement timbrée et fluide ; à ses côtés, Steven Humes, comme lui membre de la troupe de l’Opéra de Bavière, mais aussi Kwangchoul Youn et John Wegner, convainquent par la qualité de leur voix, moins par leur interprétation : Gurnemanz nécessite plus de variété dans la rhétorique, tandis que ce Klingsor justement soucieux du mot manque d’intensité expressive.

Le Parsifal de , admirablement investi dans la mise en scène, est un événement, tant il incarne une nouvelle génération de chanteurs wagnériens qui, a fortiori lorsqu’ils bénéficient d’une acoustique aussi favorable que celle du Nationaltheater, s’offrent le luxe de renoncer à la puissance pour oser enfin interpréter les rôles wagnériens non comme des tours de force, mais comme des écheveaux d’émotions humaines. La diction est limpide, l’émission nuancée, l’orchestre ne couvre jamais la voix : moins héroïque sans doute que ses devanciers, il approche ainsi d’une vérité du rôle presque inédite.

Mais l’événement de cette représentation pascale, comme on pouvait s’en douter, est la Kundry incendiaire d’, elle aussi remarquable actrice, qui par sa voix comme par son jeu donne une interprétation inhabituelle du rôle : on n’a jamais vu une telle unité entre l’humble servante des chevaliers du Ier acte et la femme tentatrice du second. Les spectateurs les plus pointilleux auront pu noter les petites scories de cette voix, par exemple des graves un peu étroits, mais cette aristocratique et intelligente Kundry n’en dispose pas moins d’un matériau vocal à la fois solide et infiniment varié pour soutenir toutes les nuances de son interprétation. a beau ne pas être au centre de l’agitation médiatique, cette chanteuse au sommet de ses moyens intellectuels et vocaux est l’incarnation de l’opéra d’aujourd’hui, un événement permanent dont le spectateur apprend toujours : ne la manquez pas.

Crédit photographique : photo © Wilfried Hösl

 

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